L’action de cette nouvelle se déroule avant les événements rapportés dans le roman Améon.
À travers les mésaventures d’un groupe de musiciens, elle marque l’entrée en scène de plusieurs personnages clés, à commencer par le sinistre Maître et sa fille Léania.
Éléa apparaît à la fin du récit, peu avant sa rencontre avec Améon, qui n’est pas encore évoqué ici.
Épisode 1 : Sid
Ville de Klissont – Planète Crilon.
2edécade de la 3357eannée standard après la « féroce guerre ».
Le pavé humide de la ruelle endormie rougeoyait sous la misérable lumière d’une enseigne défraîchie. En quête d’une bouteille pour achever de se détruire, un noctambule esseulé secouait la grille d’un magasin baissée sur ses derniers espoirs éthyliques. Enfin découragé, il se laissa emporter par ses pas, titubant au son d’une indéchiffrable logorrhée. Rien ne troublerait plus le sommeil des riverains réfugiés derrière leurs volets clos.
L’unique fenêtre ouverte, au troisième étage d’un vieil immeuble, distillait une clarté jaunâtre à travers des volutes de fumée. Dans une exclamation victorieuse, Sid écrasa son mégot odorant au fond d’une boite rouillée. Il se redressa, satisfait, et retira le casque de ses oreilles. Ce coup-ci, il y était : il était parvenu à faire chanter cette relique hors d’âge.
Au terme de la « féroce guerre », qui avait éradiqué l’homme de sa planète mère, un des rescapés éparpillés dans l’espace avait emporté avec lui une précieuse collection de ces galettes de vinyle. Mais extraire la musique de ces fragiles antiquités exigeait aujourd’hui de sérieux talents de bricoleur.
Malgré ses faibles revenus d’artiste, Sid goûtait la chance de tenir l’un de ces objets entre ses mains. Il admirait, interrogatif, la pochette cartonnée dans laquelle il venait de ranger l’objet : « Dead Boys… Young, Loud and Snotty… » Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? C’était plutôt Ivy la spécialiste des langues mortes. Sid excellait surtout à transcrire cette musique en partitions qu’il proposait à l’interprétation du groupe. La perspective d’interpréter quelques-uns de ces morceaux en se tordant sur son micro, la guitare pendue devant lui, lui procurait une délicieuse excitation.
Ivy sortit nue de la douche. Elle traversa la pièce, les cheveux repliés derrière la nuque dans un geste insouciant. La partie droite de son visage était couverte d’un tatouage complexe dont les motifs descendaient sur son cou, puis sur son épaule et son sein gauche. Elle aimait le montrer, portait rarement un haut complet lorsqu’elle se produisait sur scène. Car, en plus d’entretenir avec Sid des liens privilégiés, elle maniait avec dextérité la guitare basse du groupe.
Elle s’assit sur la table près de Sid, et s’affaira à colorer ses lèvres d’une épaisse couche de rouge.
— On s’en ouvre une pour arroser ta victoire sur ce putain de bout de vinyle récalcitrant ?
Sid sourit, pensif. Bien sûr qu’ils allaient boire un coup pour arroser ça. Ils auraient bu un coup de toute façon.
— Notre popularité va grimper en flèche avec ces nouveaux morceaux. On va se faire un pognon de dingues !
Elle colla la bouche sur sa canette pour avaler quelques gorgées. Son maquillage serait à refaire, mais elle s’en fichait. Se badigeonner le visage était plus un réflexe qu’autre chose, une activité aussi addictive que la boisson ou la fumée.
— N’oublie pas le type qui t’a donné le vinyle. Ça m’étonnerait qu’il ne se pointe pas pour réclamer une contrepartie.
Les revenus que Sid tirait de ses prestations dans les bars de Crilon ne lui auraient jamais permis d’acquérir ce disque. Un homme à la dégaine de navigateur interplanétaire le lui avait remis, sous prétexte de le féliciter à la fin d’un concert dans un pub crasseux.
— Vous assurez drôlement, avait-il dit. Je ne me souviens pas avoir entendu mieux.
Sid, aussi peu habitué aux compliments qu’épuisé par son set, était resté interpellé par le teint blafard de son interlocuteur d’apparence peu soignée. La faiblesse de l’éclairage, diffusion aléatoire de couleurs mélangées, ne suffisait pas à masquer le jaune de sa dentition. Un gros couteau oxydé suspendu à sa ceinture achevait de le rendre peu rassurant.
— J’aime bien ce que vous faites avec tes potes ! C’est du vrai « classique » pur jus. Mélodie, rythme, puissance, tripes… Tout y est.
Sid posa sa guitare. Il s’essuya le front avec un coin de serviette.
— Merci, répondit-il à l’inconnu. Les encouragements sont rares. Les gens viennent surtout ici pour fumer, boire et draguer. Si tu veux parler musique, je peux t’offrir une conso au comptoir ?
— C’est moi qui te l’offre. Mon nom est Maclocamaren. En général, on trouve ça trop long et tout le monde m’appelle Clom. Tu peux faire pareil. Je suis au service de quelqu’un qui vit là-haut, et qui ne descend jamais.
Clom désigna le plafond d’un signe du pouce. Mais il était clair qu’il voulait montrer l’espace. Il posa une pochette cartonnée sur le comptoir.
— Ce disque de vinyle a coûté une petite fortune à mon Maître. Mais il voit plus loin que cela. Il me l’a confié avec pour mission de trouver quelqu’un qui saura le faire chanter, et en restituer la musique avec de vrais instruments. Maintenant que j’ai entendu ton groupe, cette partie de mon travail est accomplie. Le tien doit commencer.
Sid avait été tellement émerveillé par l’objet, tellement surpris de se retrouver en sa possession, qu’il oublia de s’enquérir d’une éventuelle contrepartie. Aussitôt sa boisson terminée, Clom s’en était allé, précisant qu’il repasserait pour s’assurer du résultat.
En y repensant, Sid réalisa que cette rencontre datait de plus de trois mois. Ivy ne pouvait qu’avoir raison : ils connaîtraient bientôt ladite contrepartie.
Pour l’heure, la proximité d’Ivy mettait ses sens en ébullition.
***
« But I don’t care… Go and push me away… You can’t hurt me anymore… Not anymore… »
Sid s’était pendu à son micro pour déclamer les mots antiques de cette chanson1. Il l’avait faite sienne sitôt qu’il en avait découvert la traduction par Ivy. Elle lui rappelait la douleur de son passé de clochard, lorsqu’il dormait dans les rues, à même les trottoirs glacés, à deux doigts de mourir de faim et de froid, jusqu’au jour où il avait compris comment gagner sa vie grâce à son don de musicien.
Il se laissa tomber à genoux sur le devant de la scène, égrainant un arpège distordu tandis que Jor entamait un solo déchirant, fidèle restitution de la galette de vinyle. Ivy martelait sa basse avec un sourire qui en disait long sur le plaisir qu’elle prenait à ressusciter ce morceau millénaire, et sur la qualité de son herbe à fumer. Le jeune et athlétique Orel frappait sans égard les toms de sa batterie. En même temps, il balançait des clins d’œil répétés à une jolie spectatrice éméchée qui chavirait devant la scène en sirotant son cocktail.
Un type, affalé plus loin dans un sofa décrépi, cuvait ses excès en laissant la musique achever de l’enivrer. Quelques personnes plus en forme s’agitaient devant la scène, tandis que d’autres, au comptoir, s’acharnaient à maintenir une improbable conversation. Il y avait les attablés plus ou moins pudiquement enlacés, et puis aussi cette curieuse vieille femme aux longs cheveux blancs, droite et immobile sous les spots multicolores, qui paraissait bénir chacune des notes.
À peine le dernier accord envolé, Sid traversa le plateau d’une détente, donnant le signal d’un nouveau déferlement d’énergie. Sid, Jor, Ivy et Orel avaient ajouté à leur répertoire tous les morceaux du disque de vinyle. Une vraie pépite. Avec ça, ils allaient se faire un beau pactole. On leur demanderait à coup sûr d’enregistrer des holoclips. Ils auraient enfin leur place parmi les grands noms de la musique classique. De derrière le bar, le patron des lieux, un dénommé Hillykris, leur adressa un pouce levé en signe de satisfaction. C’était une bonne soirée pour tout le monde.
Le dernier roulement de batterie déclencha une apothéose de décibels. Ils avaient tout donné. Le pub était encore debout certes, mais ses murs avaient vibré comme jamais. Les musiciens échangèrent un regard victorieux. Ivy souffla sur une paume ouverte pour envoyer un baiser à Sid. La sueur dégoulinait sur son tatouage facial, de son front jusque sur son ventre. Le noir de ses yeux avait coulé tout autant que le rouge de ses lèvres, et ses mains sur son visage avaient étalé le tout. Elle reprenait sa respiration, les poings fermés sur les hanches, et provoquait Sid de son plus éloquent sourire. Elle savait qu’il craquait pour sa beauté vulgaire. Il savait qu’elle le savait, et elle en jouait. S’il n’y avait eu tout le matériel à ranger, il lui en aurait bien volontiers fait la démonstration sur le champ.
— Clap, clap, clap, clap…
Dans le dos de Sid, le lent et mesuré applaudissement brisa le silence à peine installé.
— Mon Maître sera satisfait de votre travail.
Aucun des musiciens n’avait repéré Clom. Pourtant, il avait assisté à tout le concert dans l’ombre d’une colonne d’enceintes. Toujours sur scène, Ivy alla s’accroupir devant lui pour mettre son visage à sa hauteur.
— Ton maître nous a fait un sacré putain de cadeau. Il peut être sûr que nous lui dédicacerons tout spécialement notre premier holo-enregistrement.
Clom adopta une mine embarrassée. Il observa malicieux le bout de ses ongles.
— Ce n’est pas tout à fait un cadeau. Un enregistrement holophonique n’est pas ce que mon Maître attend de vous.
Les quatre musiciens s’étaient regroupés autour de Clom, devinant que la conversation prenait de l’importance.
— Mon Maître vous veut en chair et en os, là-haut avec tout votre matériel. Chez lui.
— Où ça, « là-haut » ? interrogea Orel.
Orel ne comprenait pas toujours très rapidement. Mais ce n’était pas ce qu’on lui demandait du moment qu’il tapait fort et en rythme. Clom s’autorisa un sourire.
— Là-haut, fit-il, c’est un peu partout. Jamais au même endroit. Mon Maître vit dans l’espace. Il se déplace d’étoile en étoile au gré de ses envies et de ses affaires. Vous êtes une sorte de cadeau qu’il veut faire à Léania, sa fille très aimée. Elle se passionne pour la culture antique ! Je ne puis vous révéler l’endroit précis où mon Maître désire vous entendre jouer pour elle.
— Et pourquoi ton maître ne vient-il pas faire sa fête ici ? Moi j’ai le mal de l’espace. Je n’y suis allé qu’une fois pour faire un baptême en orbite et j’ai vomi pendant tout le voyage.
Clom planta son regard dans les yeux d’Orel. D’un doigt courbé, il appela la veille femme aux cheveux blancs que Sid avait repérée pendant le set. Lorsqu’elle s’avança, une dague de Haut Marchand se balança le long de sa jambe. Ce qu’elle sortit de sous ses frusques n’était rien de mieux qu’une autre galette de vinyle. La pochette, plutôt sombre, portait le même sigle des Dead Boys que celui offert par Clom.
Sid écarquilla les yeux, mais Clom ne lui laissa pas le temps d’articuler.
— La personne que voici se nomme Belsema. C’est une des antiquaires les plus réputées de la galaxie. L’album qu’elle vous présente s’appelle « We Have Come For Your Children ». Il sera peut-être à vous un de ces jours si votre prestation plaît au Maître, et surtout à sa fille très aimée.
Ivy tendit la main pour toucher le disque, mais la vieille femme lui claqua aussitôt les doigts en guise d’interdiction. Ivy la dévisagea, aussi vexée qu’une enfant surprise en train de voler un bonbon, mais prête à recommencer. Clom enchaîna.
— Je vous ferai passer chercher au prochain coucher de soleil avec tout votre matériel. Nous savons où vous trouver. Ne nous faites pas défaut.
Alors qu’il faisait mine de s’en aller, Orel l’attrapa par la manche.
— Et si nous ne venons pas ?
— La question ne se pose pas puisque je vous envoie chercher. Bien sûr, si vous voulez venir avant le soir, mon vaisseau stationne sur l’aire 666 de l’astroport. C’est le numéro préféré de mon Maître.
***
Un rayon de soleil taquin avait réussi à se faufiler entre les rideaux censés occulter l’unique fenêtre de la pièce. Il faisait reluire le micro d’une guitare posée sur un stand et terminait son périple sur l’œil encore fermé de Sid.
Agacé, il détourna la tête, souleva une paupière, puis l’autre. Ivy était alanguie à sa droite, la peau moite des ébats de la nuit. Elle avait passé une jambe au-dessus de lui et restait collée contre sa hanche. Sid devina à ses yeux grand ouverts qu’elle l’observait depuis déjà un bon moment.
— Est-ce que mon idole intergalactique a bien dormi, demanda-t-elle ?
Sid inspira une longue bouffée d’air imprégnée des volutes d’herbe à fumer de la veille.
— Tu vas un peu vite en besogne. Je me demande si notre renommée n’est pas vouée à rester limitée au maître de Clom. D’ailleurs, comment peut-on avoir un maître ?
D’un mouvement leste, Ivy se redressa et s’installa à califourchon sur Sid.
— Ne suis-je pas ta maîtresse ? fit-elle.
— Mmm ce n’est pas la même chose, tu le sais bien.
La conversation dut s’interrompre pour des raisons qu’ils auraient eu bien du mal à maîtriser. Les lentes allées et venues d’Ivy se transformèrent en une furieuse agitation. La sueur les inonda autant que le plaisir. Elle s’agrippait à ses épaules, l’enserrait de ses jambes tatouées. Le lit bourdonnait sous leurs ébats et la pièce résonnait du bruit de leurs convulsions.
Enfin, le calme et le silence reprirent leurs droits.
— Madame aurait-elle eu tout son saoul de plaisir ?
— N’en as-tu point eu aussi ? Tant qu’il en sera ainsi, tu n’auras pas la force de regarder d’autres postérieurs que le mien, et je n’aurai pas besoin d’un autre amant. On peut donc dire que je suis ta maîtresse et que tu es, plus ou moins, mon maître.
Pour une démonstration, ça avait été une démonstration. Sid se leva et ramena deux gobelets fumants d’une boisson énergisante apte à remettre en place les esprits les plus éprouvés.
— Le « plus ou moins » est valable pour nous deux, dit-il taquin. Mais ce n’est pas du même genre de « maître » dont nous parle Clom. Je devine que lui, met une majuscule lorsqu’il parle du sien. J’ai le pressentiment que je n’aimerais pas que son maître devienne le nôtre.
— S’il n’y a qu’un ou deux concerts à donner, et qu’après nous repartons avec le deuxième disque, c’est tout de même un excellent deal, non ?
Sid avala une gorgée de son gobelet.
— Je suis comme toi. L’envie de posséder ce deuxième disque l’emporte sur celle de fausser compagnie à Clom. J’ai l’impression qu’il a les moyens de nous retrouver où que nous essayions de nous cacher.
— Alors, autant ne pas nous le mettre à dos, et tirer le meilleur profit de ce qu’il nous propose. Non ?
— C’est le seul choix raisonnable parmi toutes les putains d’options qui s’offrent à nous. Nous avons quelques heures pour préparer nos instruments, et convaincre Jor et Orel de ne pas jouer les imbéciles.
— Pour commencer, je vais appeler Jor.
Lorsque Ivy s’avança vers le terminal d’holophonie, Sid ne put retenir sa recommandation.
— Tu devrais mettre quelque chose sur toi avant d’appeler. Je trouve que Jor te regarde un peu trop parfois.
— Pff. Il s’est dégoté une copine hier soir. Tu n’as pas remarqué ? Sois tranquille. En plus de sa gueule de bois habituelle, je parie qu’il aura la bite en cessation de paiement.
Ivy, comme souvent, avait raison. L’hologramme qui s’afficha représentait un Jor à poil et ébouriffé, avachi sur son canapé. Il tenait contre lui une petite nana à la crinière mi-verte mi-bleue qui tirait sur un gros pétard d’herbe à fumer. Il eut un sourire nonchalant.
— Ça va les amis ? Déjà réveillés ? Super concert hier soir, non ?
— Super concert en effet, Répondit Ivy tout en s’enroulant sans empressement dans un vieux paréo délavé. Et ce soir, on décolle pour l’aventure de notre vie.
À la surprise de Sid, la réponse de Jor se révéla dénuée d’hésitation.
— Tu l’as dit. Quand faut y aller, faut y aller. Si ça marche, on aura tout pour devenir les nouveaux rois de la musique classique ! Ça fait une paye que plus personne n’avait déchiffré des trucs comme ce qu’on a fait hier. J’aurais vite fait de rassembler mon matos. Et j’emmène aussi Silna avec moi, elle a envie de voir les étoiles d’en haut.
— OK, on vous retrouve ce soir à l’astroport alors. À tout à l’heure espèce de vieille branche lubrique.
***
Établir la liaison avec Orel s’avéra impossible. Soit il dormait encore à poings fermés, soit il n’était pas chez lui. Sid répéta plusieurs fois l’appel, mais dut accepter l’évidence. Il posa le front sur son avant-bras contre la cloison, puis se redressa dans un soupir.
— Il va falloir que j’aille chez lui ! Sa jeunesse le rend imprudent. S’il s’est mis en tête de se défiler, j’aimerais autant le trouver avant Clom. Et sinon, je parierais volontiers qu’il est avec la nénette qu’il reluquait hier soir pendant le concert.
Ivy souleva celui de ses sourcils qui n’était pas percé d’un anneau.
— Tu la connais ?
— Non, mais les serveurs du Pub me donneront bien ses coordonnées !
— Je viens avec toi alors !
Si ce n’était pas un signe de jalousie, c’était bien imité. Sid déposa un baiser dans le cou d’Ivy.
— Ne t’en fais pas. Tu m’as épuisé pour un bon moment… au moins jusqu’à ce que nous soyons à nouveau seuls. Il faut commencer à préparer tes affaires et le matos. Je ne sais pas pour combien de temps j’en ai. Au pire, on se retrouve à l’astroport.
Sid enfila la première tenue qui lui tomba sous la main et coiffa sa casquette préférée. Peu après, il était sur le trottoir humide, col de son blouson relevé, à héler un taxi glisseur.
Orel habitait un loft à l’opposé de la ville, dans un immense quartier populaire. Le taxi se déplaçait en silence, deux ou trois mètres au-dessus de la chaussée craquelée. Comme le chauffeur n’était pas bavard, Sid s’imprégnait de l’image des façades défraîchies que la lumière du matin balayait au rythme des carrefours.
À l’intersection de la sixième avenue, les poubelles débordaient, et leur trop-plein descendait sur le trottoir. Un peu plus loin, Bort, l’omniprésent clochard bien connu de Sid, dévisageait les rares piétons en caressant le cou de son vieux chien jaune. Après lui, la rue continuait, déserte à cette heure, avec quelques papiers gras que le passage du taxi souleva en désordre.
Encore après, les grilles du Pub « Laureline » resteraient baissées jusqu’au soir. C’était dans cet établissement que Sid avait pris quelques-unes de ses plus belles cuites, avant et après sa rencontre avec Ivy, étrange muse sans futur qui lui avait fait découvrir son talent pour la musique classique.
Tout cela constituait l’univers de Sid, son « chez-lui ». Un chez-lui qu’il s’apprêtait à quitter pour partir vers l’inconnu. Il se surprit à espérer revenir un jour auréolé d’une gloire de star galactique.
— Pouvez-vous m’attendre ici ? Je paierai la course et tout le temps passé…
Le chauffeur acquiesça. Sid fonça vers l’immeuble d’Orel. Il devait faire vite.
Il gravit les marches quatre à quatre, sans même penser à utiliser l’ascenseur, et déboucha enfin, à bout de souffle, sur le palier d’Orel. Il s’appuya au mur pour reprendre sa respiration. Les prestations scéniques constituaient certes un bon exercice physique, mais il n’était pas pour autant préparé à monter cinq étages à une telle vitesse.
La porte du loft était grande ouverte.
Sid trouva Orel à l’intérieur, penché sur un sac de voyage qu’il achevait de remplir.
— Orel ! Tu es là par bonheur. Pourquoi ne répondais-tu pas aux appels holophoniques ?
Orel balança le balluchon refermé sur son épaule.
— J’étais chez une amie. Je suis juste passé récupérer des affaires. Je ne viens pas avec vous. J’ai le mal de l’espace, et en plus je n’ai pas confiance dans ce Clom.
Il souriait d’un air désolé. Voir ce grand post-adolescent athlétique avouer ainsi ses peurs avait quelque chose de pathétique qui mettait Sid mal à l’aise.
— Allons, Orel. Nous sommes un groupe. Le mal de l’espace sera vite surmonté. Les vaisseaux au long cours sont plus confortables que les navettes affectées aux baptêmes touristiques. Et lorsque nous aurons donné les concerts attendus, nous repartirons avec assez de substance pour intégrer le gratin de la musique classique. On va être célèbres et pétés de tunes mon pote.
— Vas-y si tu veux. Vous embaucherez un autre batteur. Moi, ma petite vie ici me suffit.
— As-tu bien entendu ce que Clom a dit ? Il sait où trouver chacun d’entre nous. Je crains que nous n’ayons pas le choix. Et de toute façon, le marché est plus qu’intéressant : nous allons être les dépositaires exclusifs de deux disques oubliés depuis des milliers d’années. Tu as vu l’effet du premier sur le public hier soir. Ne me dis pas que tu n’as pas envie de remettre ça.
— Faut pas rêver, Sid. Ce marché peut-être une duperie. Comment être sûrs que nous allons revenir ? Moi, je me tire. Je vous souhaite bonne chance à tous les trois, mais je ne viens pas. Maintenant, pousse-toi s’il te plaît.
Sid réalisa qu’il bloquait la sortie en se tenant dans l’encadrement de la porte.
— Écoute-moi Orel. Je crois qu’il serait plus risqué de ne pas venir que de venir. On doit juste satisfaire un type ultra riche qui fait un caprice, et après il nous fichera la paix. Ne nous laisse pas y aller sans toi. Tu es notre ami et en plus tu es le meilleur batteur de Crilon.
— C’est surtout ça qui t’intéresse. Il y a des milliers d’autres planètes, avec chacune son meilleur batteur. Vous me remplacerez sans peine. S’il te plaît, pousse-toi maintenant.
Et comme Sid tardait à bouger, Orel usa de sa puissance physique pour le bousculer et dégager le passage. Projeté au sol, Sid ne put que le regarder disparaître à toute vitesse dans les escaliers.
***
— Mes amis, vous voici enfin. Approchez, je vous en prie. Mon équipage va s’occuper de charger votre matériel et vos bagages.
Clom s’avança les bras écartés en signe de bienvenue vers Jor et Silna, tandis que Sid et Ivy s’extirpaient de leur taxi glisseur.
Le soir tombait sur Crilon et les lumières de l’astroport donnaient des reflets irisés aux carlingues des vaisseaux stationnés sur la dalle.
Avec sa peinture noire défraîchie, le cargo de Clom était loin d’être le plus éclatant. Il paraissait désuet en comparaison d’un magnifique HyperCondor stationné sur une aire voisine.
Jor fronça les sourcils.
— Vous n’avez pas peur des pirates à bord d’un rafiot aussi peu armé ?
Clom éclata de rire.
— Aucun pirate sensé n’attaque les cargos du Maître. Soyez tranquilles. Et maintenant, montez ! L’heure est venue de nous envoler. Votre ami Orel est déjà à bord.
Sid et Ivy échangèrent un regard surpris, ainsi qu’avec Jor à qui ils avaient raconté la fuite d’Orel. Cela n’échappa pas à Clom.
— Ne vous en faites pas, il se remettra vite. Simplement, j’ai trouvé préférable de l’envoyer chercher plutôt que de perdre du temps à attendre qu’il nous rejoigne parses propres moyens.
Sans plus de formalités, Clom les fit embarquer à bord du cargo et les conduisit jusqu’à la grande cabine qu’il avait fait aménager à leur attention.
Rien de bien luxueux ni de très raffiné, comme en attestaient les traces de doigts sur les trois petits hublots circulaires. Vu leur taille, il faudrait prendre son tour pour s’extasier sur l’immensité de l’espace. L’ambiance lumineuse de l’astroport les traversait cependant assez pour rehausser le fade éclairage interne.
Quelques fauteuils et des lits alignés sans considération particulière constitueraient tout le mobilier des musiciens pendant le voyage.
Orel les attendait là, affalé dans un siège, plus blasé que furibond. La coloration violette de son œil droit tuméfié témoignait de la résistance qu’il avait opposée aux sbires de Clom.
— Bienvenue dans notre prison, les amis. Vous aurez au moins la chance d’y être venus sans être malmenés.
Clom se voulut rassurant
— Vous êtes mes invités et non pas mes prisonniers, même si la résistance d’Orel a donné à notre amitié un autre point de départ que je ne l’aurais souhaité. Mon Maître n’aurait pas aimé que je lui ramène un groupe incomplet. Je suis certain que, si vous respectez le marché, tout le monde y trouvera son compte.
Ivy s’approcha d’Orel pour ausculter son œil d’un peu plus près.
— Et sinon ? interrogea-t-elle.
— Vous comprendrez lorsque vous connaîtrez mon Maître qu’il ne peut pas y avoir de « sinon ».
***
Épisode2:Orel
Espace, à proximité de la planète Fargos.
6edécade de la 3357eannée standard après la « féroce guerre ».
C’était un endroit oublié de l’espace, à l’écart de toutes les routes commerciales. Aucun voyageur doué de raison n’aurait envisagé de pousser l’exploration au-delà de la barrière d’astéroïdes qui en marquait la frontière.
Trois jours standard s’étaient écoulés depuis que les musiciens avaient pris leurs quartiers à bord de la station orbitale, énorme boule de métal hors d’âge hérissée d’une multitude de pointes qui constituaient ses sas d’appontement.
Au gré de sa rotation, les hublots donnaient sur l’espace ou sur la planète Fargos. Depuis longtemps, les mineurs en avaient épuisé les richesses. Ils s’en étaient allés vers d’autres Eldorados, laissant derrière eux un globe rocailleux privé d’atmosphère et sans intérêt. La station orbitale elle-même était censée être désaffectée.
Pour économiser l’énergie, l’éclairage des coursives était confié à des torches qui brûlaient en permanence et dégageaient une désagréable odeur d’huile synthétique. Des serviteurs aux pâles visages se relayaient pour les entretenir.
La suie noire qui se répandait sur le sol, résidu des mouchages et des mauvaises combustions, crissait sous les pas. Par endroits, la ventilation défaillante laissait perler la condensation sur les parois métalliques et des moisissures remontaient le long des structures.
D’après le personnel mis au service des musiciens, les systèmes de régulation d’atmosphère dysfonctionnaient dans de nombreuses zones, nécessitant de multiples précautions pour s’y aventurer. Un silence prudent fut la seule réponse aux questions qu’ils posèrent sur ce qu’il s’y passait. Mis à part le trajet entre le sas d’appontement et leurs appartements, ils ne furent pas invités à visiter la station.
Orel répétait qu’il soupçonnait quelque chose de pas très clair dans tout cela. S’installer dans un endroit aussi isolé ne pouvait être que le fait de quelqu’un ne souhaitant pas être dérangé, sans doute en raison d’activités peu avouables.
Il trouva une allure suspecte à quelques-uns des vaisseaux qu’il vit apponter. Pas des cargos classiques en tout cas. Pour taquiner Silna, Jor affirma qu’il aurait pu s’agir de négriers2. Mais personne ne rigola de sa plaisanterie. Lui-même n’était pas convaincu que cela en fût vraiment une.
En attendant l’arrivée à bord du maître des lieux, les musiciens n’eurent pas à se plaindre de leurs conditions de vie. Clom leur avait laissé entendre qu’ils étaient hébergés à proximité de la suite personnelle de leur hôte. De fait, leurs appartements étaient parfaitement climatisés et situés sur la partie extérieure de la station orbitale, avec de grands hublots offrant vue sur l’espace. Pour garantir la qualité d’exécution du concert, une salle de répétition à l’acoustique presque acceptable leur avait été réservée dans la même coursive. Certes, la suie des affreuses torches anachroniques en noircissait le sol, mais on ne pouvait pas tout avoir.
Ce soir-là, Orel y était resté seul après le filage. L’isolement commençait à lui peser. Sid avait Ivy, Jor et Silna passaient leur temps à se peloter, et lui, n’avait que sa batterie. Il éprouva le besoin de taper fort, de taper encore et encore. Et il ne s’en priva pas, enchaînant sans interruption les bandes-son d’entraînement.
La sueur dégoulinait sur son visage. Tout son corps reluisait d’une énergie juvénile, pleine de sa puissance de vie.
Il n’entendit pas la porte coulisser puis se refermer. La jeune femme était restée dans son dos, appuyée contre la paroi froide, hors de son champ de vision.
Il tapait, tapait toujours, et laissa le rythme le transcender jusqu’à se coucher sur sa caisse claire dans une expiration finale.
— Tu tapes drôlement bien. J’aimerais bien apprendre à jouer comme toi.
Elle avait parlé d’une voix simple et cristalline. Orel se redressa. Un instant, il eut l’impression d’avoir retrouvé la campagne de Crilon. Il imagina les arbres, les oiseaux qui volaient, une vraie atmosphère avec du vent dans les feuillages.
L’odeur âcre de la fumée des torches lui piqua les narines.
— Tu peux te retourner, tu sais. Je ne suis pas venue pour te tuer.
Orel pivota sur son tabouret.
Il la découvrit, immobile, drapée dans une somptueuse pèlerine de fourrure blanche. Elle devait avoir un ou deux ans de moins que lui soit, au plus, une vingtaine d’années standard, mais encore les traits d’une enfant. C’était un ange aux yeux d’innocence, avec de longs cheveux fins qui tombaient de chaque côté de son visage gracile.
— Qui es-tu ? Les gens qui circulent dans les coursives ne me donnent pas l’impression d’avoir le droit de s’attarder comme tu le fais.
— J’ai un peu de temps. Tu veux m’apprendre à jouer de tes tambours ?
Orel sourit. Il s’essuya le front avec sa serviette.
— Il ne s’agit pas de tambours. On appelle ça une batterie. Il me faudrait plus que quelques minutes pour t’apprendre à en jouer.
Elle s’avança et passa ses doigts délicats sur l’une des grandes cymbales.
— Tu pourrais me montrer une ou deux choses simples. Je reviendrai autant que nécessaire.
— Je n’ai pas l’intention de rester longtemps ici. Mes amis et moi avons un contrat avec le type qui possède cet endroit. Je peux t’assurer que dès que le job sera fait, je retourne sur ma planète. Mais, si tu veux, je peux te monter un rythme de base. Vas-y. Installe toi ici.
Orel lui céda la place sur son tabouret, et l’installa en la dirigeant délicatement par les épaules. Il fut surpris de l’entendre plaisanter.
— Comme vous y allez vous, monsieur. Vous pourriez me briser les os avec votre force.
Elle était gaie, et c’était une gaîté communicative. Il lui posa ses baguettes dans les mains et la guida pour assurer un rythme binaire.
— Pour bien faire, il faut taper avec les pieds aussi. Tes mains et tes pieds vont chacun devoir jouer un rôle différent. On appelle ça la dissociation segmentaire. Tu vas voir. Comme ça !
Ce faisant, il lui attrapa délicatement un poignet et un genou pour l’aider à trouver le tempo. Après quelques minutes de ce jeu, ils riaient comme des fous. Les mains guidant les gestes, leurs visages s’étaient rapprochés. Elle bloqua finalement tout net les mouvements, le caressant de son haleine fraîche et essoufflée, plantant son regard dans le sien, signe évident de la promesse d’un baiser imminent.
Une voix de femme plus âgée, gorgée d’inquiétude, résonna soudain. Le bruit de la batterie n’aurait pas permis d’entendre quiconque arriver.
— Mademoiselle, je vous trouve enfin. Tout cela n’est pas convenable.
Orel décrypta la déception dans l’expression de sa jeune élève. Elle laissa tomber les bras le long de son corps et rajusta le col de sa robe qui commençait à se mouiller de sueur.
— Mia, nous ne faisons rien de mal. Je serai à l’heure pour le contact en holophonie avec mon père. Et de toute façon, il arrive bientôt. Ce ne serait pas un drame si nous ne communiquions pas ce soir.
— Votre père ne pense pas de la même façon Mademoiselle. Il m’a rendue responsable de vous. Je ne veux pas tâter de son fouet, et encore moins finir dans les cales de son vaisseau.
— Pff. Tout ça n’est vraiment pas drôle. Il faudra bien qu’il s’habitue à moins me voir lorsque j’aurai trouvé un bon ami avec qui partir loin de cette sordide boule de ferraille.
Elle se baissa pour ramasser sa belle pèlerine blanche tombée près de la batterie, par chance à un endroit vierge de suie. En se redressant, elle adressa à Orel un chuchotement assorti d’un sourire pas tout à fait désolé.
— Je reviendrai demain soir pour la leçon suivante.
***
Orel ne jugea pas utile de faire part de sa rencontre à ses amis.
Selon les informations fournies par Clom, le Maître arriverait très bientôt. Dans un ou deux jours standard tout au plus. En attendant, malgré le désœuvrement en dehors des sessions de travail, la nourriture était bonne et le logement plutôt confortable. La préparation du concert suivait son cours tandis que les inquiétudes s’estompaient.
À la fin de la répétition suivante, Sid proposa à Orel de l’accompagner pour écluser quelques bouteilles en regardant à travers les grands hublots. Lorsque les rotations de la station orbitale orientaient la vue à l’opposé de la planète, on découvrait l’épais amas d’astéroïdes qui formait une barrière entre le cosmos lointain et les environs immédiats. De temps en temps, les vaisseaux sur le départ s’y enfonçaient puis disparaissaient. D’autres, au contraire, émergeaient en écartant les roches célestes autour de leurs boucliers. Par un étrange paradoxe, les chasseurs pirates, identifiables aux peintures sur leurs fuselages, n’attaquaient pas les cargos. Ils les guidaient vers la station à la façon de vaisseaux pilotes.
Orel ne s’attarda pas dans cette contemplation. Il prétexta avoir besoin de s’isoler en salle de répétition pour perfectionner ses rythmes.
Cela ne faisait pas dix minutes qu’il enchaînait les bandes-son dans la semi-pénombre que la porte coulissante s’ouvrit. La jeune fille portait la même fourrure blanche que la fois précédente. Son ombre innocente s’allongeait sur le sol tandis que le reflet des torches faisait osciller la jeunesse dans ses yeux.
Orel se leva d’un bond. Il réalisa que ses jambes étaient vaguement cotonneuses, peut-être du fait des efforts qu’il venait de fournir. Peut-être en raison d’une émotion mal maîtrisée. Il ne se l’expliquait pas.
Elle avait l’air si fragile. Il désigna son tabouret d’une main tendue.
— Tu peux prendre place si tu veux.
Elle avança sans se presser.
— J’ai faussé compagnie à Mia. Je n’ai pas beaucoup de temps. Aujourd’hui, c’est une autre leçon que j’aimerais.
Orel, habituellement si impétueux, se demandait pourquoi il ne trouvait pas ses mots. Il allait balbutier n’importe quoi, mais elle ne lui en laissa pas le loisir.
— J’aimerais que tu m’apprennes à embrasser. Veux-tu bien me donner un baiser ?
D’ordinaire, il aurait accédé sans hésiter à une telle demande. Mais la situation n’avait rien d’ordinaire. Comme il restait interdit, elle se pendit à son cou. Elle approcha son visage du sien jusqu’à ce que leurs lèvres se touchent.
À ce contact, il retrouva une part de sa capacité à réagir.
— Attends, ce n’est pas tout à fait comme ça que l’on fait. Je vais te monter.
Cette fois, ce fut lui qui l’embrassa à pleine bouche. Lorsqu’elle eut compris la leçon, elle colla contre lui son corps frêle et délicat, puis noua sans retenue sa langue autour de la sienne. Le temps que dura ce baiser appartient aux mystères de l’univers. On dit parfois qu’un tel moment dure toute une vie dans les souvenirs.
Enfin, cherchant son souffle, elle se recula et le fixa intensément. Son visage, au blanc si pur, s’était paré d’une rougeur magnifique.
— Maintenant, dit-elle, jouons de ta batterie ! Je suis prête à parier que Mia ne va pas tarder à me trouver.
Il n’eut pas l’opportunité de dire quoi que ce soit. Déjà installée, elle tapait le rythme basique qu’il lui avait enseigné la veille.
— Je m’appelle Léania. Il va falloir que je parle de toi à mon père pour que nous puissions nous voir plus souvent sans que Mia me coure après en permanence.
Orel attrapa les deux mains de Léania, bloquant d’un coup son entraînement.
— Tu… tu t’appelles Léania ?
À ce moment-là, la porte s’ouvrit sur Mia, affolée.
— Jeune maîtresse, j’étais sûre que vous seriez ici. Ce n’est pas raisonnable. Le vaisseau de votre père est annoncé d’ici trois heures. Il vous voudra en belle tenue, et nous avons peu de temps pour nous préparer.
— Ne suis-je pas déjà belle ainsi ? Ne me trouvez-vous point à votre goût, Monsieur mon professeur ? Monsieur comment au fait ?
— Heu… Orel… je m’appelle Orel… je te… heu. Je vous trouve très belle.
— Tu vois Mia, Orel me trouve très belle ainsi, il n’y a pas de quoi paniquer.
— Vous savez très bien ce que je veux dire Mademoiselle.
Léania soupira. Elle adopta une moue boudeuse.
— Bon d’accord. Allons-y. Mais toi, Orel, ne me fausse pas compagnie après ton concert. J’ai encore des tas de choses à apprendre.
Elle se leva du tabouret et tendit ses baguettes à Orel. Le regret qu’il lut dans son regard portait bien au-delà de la simple restitution de ces ustensiles.
***
Orel retrouva ses amis dans la salle commune de leurs appartements. Silna s’était installée sur les genoux de Jor, lui-même affalé dans un fauteuil en train de tirer sur sa cigarette d’herbe à fumer. Sid aussi tenait un mégapétard dans sa main gauche. Il scrutait l’espace à travers un hublot, enlacé à a Ivy par son autre bras.
Elle remarqua aussitôt le détail dans l’expression d’Orel.
— Toi, il y a un truc qui te contrarie. Si l’endroit ne rendait pas la chose improbable, je dirais que tu viens de prendre un râteau, ou alors, au contraire, que tu viens d’avoir un putain de coup de foudre. Qui est-ce ? Un de ces gardes barbus et puants qui se promènent dans les coursives avec leurs hallebardes ?
— Ne te moque pas. Je crois qu’il y a un problème.
Sid abandonna l’observation des étoiles. Il tendit son pétard à Orel.
— Tiens, tire là-dessus ça t’aidera à faire le point calmement. Raconte-nous ce qu’il t’arrive.
Orel attrapa le joint. Il s’installa dans un fauteuil près de Jor et de Silna, sans réaliser qu’il troublait leur séance de pelotage.
— J’ai embrassé la fille du maître de Clom.
Jor toussa, rejetant une bouffée de fumée.
— Orel a embrassé une fille… Ah ben ça alors c’est un scoop !
Sid posa une main sur l’épaule de Jor.
— Ne fais pas ton malin Jor. Pour que notre Orel se soucie autant d’un simple baiser, c’est peut-être bien qu’il a compris certaines choses qui t’échappent. Notre hôte n’est pas le genre de type à qui on peut enlever la fille sans risque après une fête bien arrosée.
Ivy s’était assise sur le bras du fauteuil d’Orel. Il ne porta même pas attention à ses cuisses croisées sous ses yeux.
— Ne t’en fais pas Orel, dit-elle, on va donner ce putain de concert et après on s’en va. Débrouille-toi juste pour que le Maître ne te remarque pas en train de reluquer sa fifille. J’espère au moins qu’elle est mignonne pour te mettre dans cet état-là.
Orel soupira en haussant les épaules. Jor en ajouta une couche.
— En gros, tiens-toi à carreau pendant le concert ! Et surtout, épargne-nous le coup des sourires graveleux dont tu as le secret.
Silna balança une tape affectueuse derrière la tête de Jor.
— Comme si tu ne connaissais pas ce secret toi aussi, espèce de goret libidineux !
— Tss… Si ça t’avait déplu, tu ne serais pas sur mes genoux en ce moment, gamine !
La porte coulissante s’écarta sur Clom accompagné de Belsema, l’énigmatique antiquaire de la ligue des Hauts Marchands.
Clom se concentra sur la seule et unique raison de sa venue.
— Bonjour mes amis. Le concert est pour très bientôt ! J’espère que vous êtes prêts !
Encore à leur préoccupation précédente, les musiciens acceptèrent l’information sans trouver mot à répondre. Clom continua.
— Approchez-vous des hublots, je vous prie ! Vous allez assister à l’arrivée du vaisseau du Maître. C’est un spectacle que bien peu de gens sont en mesure de raconter.
Venu de quelque part dans la galaxie, peut-être de l’Ultime Bordure, le Maître arrivait enfin. Tout un pan de la barrière d’astéroïdes s’écarta sous la poussée des boucliers anticollision d’un énorme astronef. Rien de moins qu’un monstre de métal qui émergeait en projetant devant lui les faisceaux de ses puissants projecteurs. Deux excroissances à sa proue, de part et d’autre de la passerelle, lui conféraient des allures de Minotaure géant. Ce vaisseau-là n’était à coup sûr, ni le plus rapide ni le plus agile, mais la démesure de son armement, les canons et missiles qui hérissaient sa carlingue, aurait suffi à tenir tête à une escadre entière.
— Vous avez devant vous l’Amertume, le plus colossal vaisseau de tous les temps. Les astronefs qui l’accompagnent amènent les derniers invités de mon Maître. On y compte la quasi-totalité des chefs de clans pirates de la galaxie, mais aussi quelques dignitaires, commerçants et Hauts Marchands avec qui il entretient des relations. Aucun de tous ceux-là n’est habilité à connaître les coordonnées de l’endroit où nous sommes. Comme pour vous, nous assurons leur transport. Seuls les plus fidèles Barons de mon Maître sont au fait de ce secret, et autorisés à venir par leurs propres moyens.
Clom paraissait soudain en proie à une excitation à la limite du mystique, si bien qu’il fallut tout le courage de Sid pour oser interrompre sa transe admirative.
— L’amertume a si peu de hublots que c’en est presque un aveu. Si ce n’est pas le plus grand négrier de tous les temps, je veux bien manger ma guitare.
— Il l’est. Mon Maître est celui que l’on désigne aussi en tant que « Maître des esclaves ». Outre l’allégeance que lui doivent les pirates ordinaires, il règne sur ce commerce dans toute la galaxie, partout où il existe une demande plus ou moins légale à satisfaire. Mais si vous parlez de cela sur votre planète, personne ne vous croira. Les gens pensent que les pirates n’ont pas de roi, que plus personne ne capture des esclaves, que mon Maître n’est qu’une légende urbaine.
Sid se retint d’attraper Clom par le col.
— Et tu veux que nous donnions un concert pour ce type ?
— Pas pour lui. Pour sa fille. Personnellement, je ne veux rien. Seul mon Maître a le droit et le pouvoir de vouloir. Il ne serait pas très avisé de le décevoir.
L’Amertume achevait d’émerger des rochers. Une douzaine de chasseurs aux carénages bariolés vinrent constituer près de lui une escorte honorifique.
— À partir de maintenant, je vous confie à Belsema. Elle sera votre manager. Après le concert, vous prendrez le même transport qu’elle pour rentrer sur votre planète. Mais soyez certains que j’assisterai à votre prestation.
Clom ponctua cette dernière déclaration d’un signe de tête respectueux, à la limite de l’obséquiosité. Puis, il tourna les talons.
Ivy trépignait, allait de long en large depuis déjà un moment.
— Et pourquoi aurions-nous besoin d’un manager ? Jusqu’à présent, nous n’en avons jamais eu ! Nous ne nous en portons pas plus mal !
Belsema abandonna sa contemplation du spectacle extérieur.
— Ni vous ni moi n’avons le choix. Mais croyez-moi, le plaisir que vous prendrez à jouer sur la sono que j’ai fait venir vous fera oublier vos réserves. N’oubliez pas qu’il y a un second disque pour vous. Je peux faire de vous le plus grand groupe de la galaxie. Vous serez riches, célèbres… et sous la meilleure protection qui soit. Quant à la fille de notre hôte, elle sera ravie d’avoir assisté à votre premier concert privé.
Orel, jusqu’alors prostré dans son fauteuil, se redressa, revigoré.
— Nous allons donner ce concert. Pas parce que ce bonhomme nous met les chocottes, ni parce que nous voulons devenir riches. Simplement parce que nous jouons pour Léania et qu’elle n’a rien hérité de la vilenie de son père.
***
La tenue de scène choisie par Belsema moulait un peu trop les jambes de Sid à son goût. Il lui fallut plusieurs flexions, et quelques gouttes de sueur, pour se sentir moins engoncé dans son pantalon de latex rouge. Il en déchira lui-même les genoux pour gagner un peu d’aise.
Ivy s’était maquillée elle-même, selon son habitude, c’est-à-dire avec outrance. Le rouge dégoulinait de ses lèvres et le noir étalé autour de ses yeux parachevait son image d’icône décadente.
Jor avait écopé d’un manteau de cuir long qui frotterait le sol lorsqu’il prendrait ses poses de guitariste fou. Il transpirait déjà sous ses cheveux plaqués par une crème brillante.
Quant à Orel, Belsema le voulait au naturel. Pour faire reluire sa musculature d’éphèbe, elle avait exigé qu’il enduise son torse nu d’huile et de paillettes.
Elle leur donna les ultimes consignes.
— Le rideau entre le public et vous ne se lèvera pas. Il ne s’écartera pas non plus. Il tombera ! Je vous ferai signe et vous commencerez à jouer dans une brume de fumigènes. Allez-y maintenant ! Vous pouvez vous mettre en place !
Silna eut le temps de presser le bras de Jor avant de le laisser monter sur scène.
Sid se cala derrière son micro. Il ajusta la courroie de sa guitare. Ivy leva un pouce, admirative de son pantalon, puis se positionna face à ses retours, campée sur ses jambes écartées, prête à marteler sa basse.
Un coup de caisse claire indiqua qu’Orel était en place.
Un étrange silence pesait de l’autre côté du rideau. Les fumigènes entrèrent en action. Sid pensa qu’il aurait été plus détendu s’ils avaient craché une bonne fumée d’herbe.
La tenture bougea. Belsema donna le top.
Jor lança quelques accords étouffés sur un rythme rapide et régulier. Orel fit grincer ses crashes pour le soutenir, puis envoya quatre coups de tom. La sono libéra tout son potentiel. Le rideau s’effondra dans la suie, devant le premier rang.
La vieille antiquaire n’avait pas menti. La puissance était phénoménale, la perfection du son dans les retours jubilatoire. Il allait y avoir le feu dans les étoiles. Comment cette station orbitale hors d’âge allait-elle résister à toutes ces vibrations ? Cela n’avait déjà plus aucune importance.
« I don't need anyone… Don't need no pretty face… Don't need no human race, I got some news for you, Don't even need you too…3"
La fumée descendait tandis que Sid étranglait son micro. Il se demandait si quelqu’un dans la salle comprenait quoi que ce soit au charabia de cette langue morte. Ivy l’avait aidé à traduire ce qui pouvait l’être, suffisamment pour ajuster ses attitudes aux paroles.
Malgré l’éblouissement des projecteurs, les musiciens savaient la salle pleine d’une foule disparate d’habitants des étoiles. Leurs yeux s’habituant, ils mesurèrent peu à peu l’ampleur de l’assistance. Plusieurs centaines de personnes, peut-être des milliers, brassage de pirates, de trafiquants et autres représentants de la pègre galactique. Quelques figures plus rares se détachaient, dont des Hauts Marchands en petit nombre et des dignitaires isolés.
Tout ce monde piétinait, sans échappatoire, dans la suie générée par la combustion des torches d’éclairage. À en juger par les flammes persistantes, l’air conditionné fournissait de l’oxygène en quantité suffisante pour tous.
Une estrade d’apparat avait été dressée entre les deux seuls grands vitraux de la salle, allongés et colorés selon une esthétique gothique issue de la nuit des temps.
Elle accueillait deux sièges de bois aux dossiers surdimensionnés finement travaillés : des trônes évidemment, autour desquels se dessinaient les silhouettes d’une vingtaine de hallebardiers immobiles.
Par convention, afin de limiter les risques de détérioration des cloisons, les voyageurs de l’espace s’interdisaient le port des armes à feu ou à rayon. Les hallebardes des gardes répondaient à cette règle autant qu’à la volonté du Maître d’afficher un symbole de puissance.
Malgré le contre-jour, on devinait sur les trônes sa présence et celle de sa fille Léania.
***
Au dernier roulement de batterie, Sid se laissa glisser, lascif, le long de son pied de micro. Ivy et Jor s’immobilisèrent derrière lui. Le silence s’imposa. Le temps s’arrêta sur les musiciens.
Une petite voix cristalline, pleine d’émerveillement, mit fin au suspense.
— Bravo, bravo, bravo ! C’était vraiment très bien. J’adore votre musique.
Léania claquait dans ses mains avec enthousiasme.
Le reste de l’assistance s’estima alors autorisé à s’exprimer. Cris de joie, applaudissements, sifflets admiratifs. Quelques excités tentèrent de monter sur scène, mais furent repoussés par les gardes.
Sid se tourna vers Belsema pour savoir s’ils devaient jouer une chanson de plus, comme dans les pubs de Crilon lorsque le public le réclamait. Elle leur fit signe que non.
Sur l’estrade officielle, le Maître des lieux s’était levé. Sa silhouette caractéristique, dessinée par les projecteurs, imposa le silence.
Il était là, répugnant de maigreur sous une crinière de cheveux gras ébouriffés, emmitouflé dans une épaisse peau de bête sauvage qui se voulait une pelisse. Sous un tel habit, la chaleur inhabituelle pour l’endroit lui faisait suer toute l’eau de son corps.
Son visage était d’une pâleur extrême, celle des gens privés depuis trop longtemps du soleil d’une planète. Des veines bleues transparaissaient sous la peau de son front et les longs pendentifs dorés accrochés à ses oreilles accentuaient son aspect décharné.
Au fond de leurs orbites, ses yeux noirs émettaient un avertissement menaçant à quiconque lui aurait manqué d’attention. Il parla d’une voix grinçante, découvrant des dents jaunes, taillées en pointe.
— Mes amis, même si la plupart d’entre vous seraient bien peu avisés de refuser mes invitations, je tiens à vous remercier toutes et tous pour votre présence. Aujourd’hui est un grand jour pour moi, car nous fêtons la vingtième année standard de ma bien-aimée fille Léania ! Et en vérité je vous le dis : aussi vrai que je suis votre présent, elle sera votre futur.
Sous la vigilance des gardes et de leurs hallebardes, personne n’osa émettre le moindre son. L’impensable et décharné souverain continua.
— Après ce magnifique concert, permettez-moi à présent de vous révéler ce qui rendra ce jour encore plus inoubliable !
Il marqua une pause.
Puis, prenant sa fille par la main, il l’invita à quitter son trône pour venir dans la lumière des projecteurs.
Depuis son tabouret, Orel se demandait comment un être aussi vil pouvait avoir enfanté une créature aussi délicate.
La voix de crécelle du Maître résonnait dans l’air mal renouvelé de la grande salle.
— Mes amis, parce qu’elle est votre futur, et parce qu’il faudra encore un futur après nous, il faudra que ma fille ait un enfant. Et pour que cet enfant soit digne de régner sur vous, il me fallait prendre la bonne décision.
Malgré la distance qui les séparait, Orel perçut le regard de Léania qui le cherchait dans une forme d’urgence. Elle le trouva enfin, le temps d’une inquiétude, une demande de présence.
La sentence arriva alors par la voix de crécelle du père tout-puissant.
— Mes amis, j’ai décidé d’épouser ma fille Léania !
L’assistance, majoritairement soumise aux protocoles d’allégeance, aurait dû applaudir la décision du Maître.
Léania ne permit pas cela.
Elle relâcha d’un coup la main de son père et le repoussa loin d’elle. Il vacilla, au point qu’un garde dut le retenir pour lui éviter la chute.
— Père, vous ne pouvez pas ! Ce sont des choses qui ne se font pas ! Pas depuis des milliers d’années.
— Et pourquoi cela ne se pourrait-il pas ? Je suis le Maître ! Ce que je dis doit être fait !
— Mais père, je suis votre fille.
— Et alors ? J’ai lu des tas d’histoires de l’Antiquité où des rois faisaient des rejetons à leurs filles. Cesse donc de me contrarier devant tout le monde. Je suis ton père et tu m’aimes. Je t’aime, nous nous aimons, donc je ne vois pas où est le problème. Nous allons procéder à ce mariage sur-le-champ ! Tu m’en remercieras un jour.
Il claqua des doigts, ses doigts longs et décharnés, en direction de ses sbires.
Léania resta paralysée. Puisqu’il n’y avait nul recoin où se réfugier, elle allait s’enfuir, sauter de la grande estrade et foncer vers Orel. En prenant son élan, elle se demanda si les sujets du Maître s’écarteraient devant leur princesse.
Elle ne fit que quelques pas. Deux gardes bourrus se mirent en travers. Faisant mine de forcer leur barrage, elle se jeta contre l’un d’eux et parvint à arracher le glaive de sa ceinture.
Lorsqu’elle brandit l’arme dérobée, la lame d’acier refléta un rayon de lumière désespéré.
— N’approchez pas Père ! J’aime déjà quelqu’un bien différemment de vous. Si vous voulez un petit héritier, il devra être de lui.
La colère figeait les traits du père.
Personne n’avait vu Orel se lever de son tabouret.
— Que dis-tu là ? gronda le Maître. Tu n’épargneras donc aucun chagrin à ton pauvre père. Gardes, emmenez ma fille dans mes appartements et faites-la préparer. Puisqu’il en est ainsi, je consommerai l’union dès ce soir. Et que la fête continue !
— Père ! Non ! Si vous m’y obligez, je me tuerai moi-même avec cette lame.
Léania fit tournoyer le glaive aussi vite qu’elle le put, blessant un premier garde et obligeant les autres à garder leurs distances. Puis elle posa la pointe sous son propre menton. Elle était seule, désespérément seule.
— Approchez et j’enfonce ma tête sur cette lame.
Tandis que l’attention de tous se focalisait sur l’estrade officielle, Orel avait fendu la foule. Avec la rapidité d’un grand félin, il déjoua la vigilance des gardes et bondit jusque devant les trônes.
Il s’intercala entre le Maître et sa fille.
— Non, Léania, ne fais pas ça !
Orel bloqua son frêle poignet. Leurs regards se croisèrent, le temps d’un remerciement, d’une déclaration d’éternité. La foule ne put retenir un murmure de surprise, peut-être d’admiration.
La voix du Maître se fit plus aiguë, lancinante. Dans une colère noire, il jeta sa peau de bête au sol et désigna Orel d’un index rageur.
— Étripez-moi cet imbécile !
Et comme la réaction des gardes n’était pas assez rapide à son goût, il s’empara de la hallebarde de l’homme le plus proche. La colère lui conféra des forces et une habileté sans proportion avec son corps famélique. Il fit tournoyer la pique, atteignant dès le premier tour la gorge d’Orel, et trancha ses deux carotides dans des giclées écarlates de fluide vital.
Le Maître fit mine de rendre sa hallebarde au garde, mais il se reprit. Après une courte et fausse hésitation, il la lui planta dans le ventre en grognant sa colère.
— Voilà qui enseignera à tous l’obligation de faire ce que je demande sans attendre.
Orel s’effondra aux pieds de Léania, aspergeant de son sang la belle fourrure de sa pèlerine blanche.
— Père, qu’avez-vous fait ? Vous êtes un monstre.
— Ne le savais-tu pas déjà ? Tout le monde le sait ! C’est pour cela que personne ne s’oppose à moi ! C’est grâce à cela que tu es une princesse ! Maintenant, tu vas suivre les gardes !
À nouveau, les hommes d’armes avancèrent vers Léania.
Alors, de ses deux belles et fines mains, elle empoigna son glaive et le planta sous son menton, laissant sa tête s’enfoncer le long de la lame. Son sang descendit se mêler à celui d’Orel sur son manteau blanc.
Les yeux de Léania se fermèrent en silence.
La fête était terminée.
L’ignoble père resta pétrifié devant la rapidité avec laquelle sa fille s’était donné la mort. Son désarroi déchira l’air étouffant de la salle d’apparat. Il se propagea le long des parois de la station jusqu’aux limites de l’espace, là où seul le vide pourrait en avoir raison.
— Enfermez-moi ces musiciens de malheur et faites-en des esclaves ! Je n’aurais jamais dû les faire venir ici. Et, puisque cette Belsema a la protection des grands Anciens, fichez-la dans le premier transport pour Matria !
On aurait cru que le silence des étoiles s’était invité à bord de la station orbitale.
Le Maître fit un pas vers nulle part, puis un autre. Il se mit à décrire des cercles de dépit sur la grande estrade.
Tandis que l’assistance se retirait avec prudence, il tomba à genoux près du corps sans vie de sa fille.
Il leva les bras, et vociféra :
— Un dieu ! Inventez-moi un dieu qui puisse me la rendre ! J’exige un dieu !
Alors, s’extrayant de la foule, une femme, une très belle femme brune à la démarche de grande dame, s’avança. Drapée dans une cape noire, elle portait à la ceinture la dague d’or des Hauts Marchands. Forte de ce statut, et sans doute de quelque chose en plus, elle parla sans hausser le ton, d’une voix calme et posée qui signifiait qu’elle ne craignait pas son interlocuteur.
— Je ne connais aucun dieu. Ceux qui, comme nous, sont allés jusqu’à l’Ultime Bordure n’en ont jamais vu l’ombre d’un seul. Mais si tu me confies la dépouille de ta fille, je lui garantirai les funérailles les plus dignes qui soient, de sorte que tu puisses longtemps sentir sa présence auprès de toi. Tu sais que personne ne peut faire cela mieux que moi. Tu n’as jamais mérité mon estime, mais laisse repartir libres les musiciens et moi, Éléa, et je t’accorderai cette faveur.
Ainsi, le Maître confia à cette dame en noir le corps ensanglanté de sa fille tant aimée. Il nourrissait en secret un fol espoir, et peut-être un autre encore plus fou.
***
Astroport de Rom, sur Matria.
1re décade de la 3358e année standard après la « féroce guerre ».
Le ronron des moteurs signalait l’imminence du décollage.
Comme au début de chaque tournée, Éléa terminait d’inspecter la soute principale de son HyperCondor. Les soixante-douze caissons cryogéniques diffusaient une luminosité suffisante pour circuler et en vérifier le contenu. Dans chacun reposait un « compagnon », biorobot hors de prix dont les secrets de fabrication étaient jalousement gardés. La perfection de leur morphologie humaine n’avait d’égale que leur capacité de soumission et de dévouement à leurs futurs propriétaires.
La vente de ces exemplaires accroîtrait encore la fortune d’Éléa, à l’exception d’un seul : celui qui dormait dans le caisson numéro quatorze. Celui-ci ne lui rapporterait rien d’autre que l’honneur de tenir une promesse, et d’avoir sauvé quelques musiciens.
***
Générique de fin :
Sonic reducer ©Dead Boys
Notes de bas de page :
2Négrier : mot resté dans le langage pour désigner tous les vaisseaux dédiés au transport d’esclaves.
3Sonic Reducer – Dead Boys
