Vertige d’essence

Je n’oublierai jamais ses yeux...

Chroniques Impromptues
12 min ⋅ 10/05/2026

Je n’oublierai jamais ses yeux.

La première fois que j’ai vu Miranda, elle était enlacée à une barre de pole dance au Perroquet Bleu, un cabaret à proximité de l’astroport. Le jour, elle était comptable aux Industries de Sirius. La nuit, elle arrondissait ses fins de mois en espérant gagner de quoi quitter cette morne planète pour un monde plus accueillant. Chaque soir, elle puisait au fond de deux ou trois verres d’alcool le courage de se produire devant un public de voyageurs égrillards et d’habitués indifférents. Avec le temps, elle avait fini par apprécier la douceur amère du brandy de contrebande que l’on servait au bar.

Je laissais la fumée délassante de ma cigarette glisser lentement hors de mes lèvres, les pieds allongés sur la table basse devant moi. À la fin de son numéro, elle balaya l’assistance d’un sourire frêle et fugitif, puis lança ses gants dans ma direction. Elle vint ensuite s’asseoir devant moi, drapée dans un long peignoir de soie blanche.

— Tu n’as pas d’amis, beau gosse ? On s’en jette un ensemble ?

Son haleine témoignait d’une bonne quantité de courage déjà accumulé. Je détectai pourtant quelque chose de lumineux dans son regard aux couleurs d’absinthe, une forme de souffrance trop violente pour rester enfouie.

Elle passa un doigt en zigzag sur mon badge d’enquêteur du Bureau Fédéral Intergalactique.

— Viendrais-tu de Terra ? Quelle sombre affaire es-tu venu résoudre chez nous ?

Elle souriait, et je compris qu’au fond elle s’en fichait. Elle voulait juste ne pas retourner tout de suite à sa solitude.

— La semaine dernière, une des filles qui font de la pole avec moi s’est ouvert les veines. On l’a retrouvée ensanglantée sur le fauteuil de sa loge. Ça m’avait plus l’air d’un suicide, tu sais.

Son mascara avait coulé. Il se mêlait à la sueur sur ses joues. Je devinai en Miranda un étrange paradoxe par lequel tout en elle exprimait la compassion, tandis que son esprit naviguait à des années-lumière de là. Je ne pus m’empêcher d’écarter une mèche de ses cheveux bruns collée au coin de ses lèvres.

— C’était ton amie ?

Elle emprunta ma cigarette d’un geste si naturel que je n’eus pas le cœur de lui refuser.

— Comment peut-on avoir des amis dans ce purgatoire ? Ici, on ne vit qu’à peu près ! Tout le monde n’a qu’un seul rêve : partir loin, trouver les moyens de s’offrir un transfert sur un vaisseau vers n’importe quelle planète d’où l’on peut voir un ciel et des étoiles, au lieu de cette mélasse cotonneuse qui nous recouvre du matin au soir. Ça pue le désespoir ici.

Elle relâcha une bouffée de fumée euphorisante et me gratifia d’un sourire navré. J’affichai une image 3D sur mon holophone personnel et le posai devant elle.

— Tu as déjà vu ce type ? C’est pour lui que je suis ici : un certain Raoul Cobblepot.

Elle se raidit et repoussa prestement mon appareil.

— Éteins vite ce truc. Il ne s’appelle pas Raoul Cobblepot, mais Oswald Volfoni1. Tout le monde le connaît en ville. Qu’est-ce que tu lui veux ?

— Il aura changé de nom pour brouiller les pistes…

Le brouhaha et la musique rendaient notre conversation difficile. Je dus me rapprocher d’elle pour lui parler tout bas.

— C’est un criminel de tout premier rang, spécialisé dans le trafic de l’essence vitale. Il s’est évadé d’une prison orbitale voilà déjà cinq années solaires dans des conditions plutôt sanglantes. Selon nos informateurs, il aurait été reconnu dans cet établissement. Je suis là pour le coincer. Mon job, c’est de mettre fin aux cavales des types comme lui.

Miranda se redressa et se cala contre le dossier de sa chaise. Son regard avait retrouvé toute son intensité.

— Je ne prendrai pas le risque de m’attarder à ta table. Rejoins-moi demain à la sortie de mon bureau, aux Industries de Sirius… et enlève ce fichu badge.

Sans attendre, elle se leva et s’en alla en direction de sa loge. J’admirai la façon dont elle maîtrisait sa démarche, et se faisait féline malgré la fatigue et le brandy.

***

Les cheminées des usines projetaient leurs panaches verdâtres vers le triste plafond de nuages de ce monde sans âme. La lumière des deux soleils d’Utopia, la mal nommée, peinait à dévoiler le crépuscule à travers cette barrière de coton sale.

Je ne reconnus pas tout de suite Miranda dans son tailleur austère. Son chignon strict et les grandes lunettes rondes qui magnifiaient ses prunelles lui donnaient une tout autre apparence que celle de la veille, sous les projecteurs du cabaret.

Elle traversa la rue et s’avança vers moi en sortant du bâtiment des Industries de Sirius.

— Tu es ponctuel, c’est bien. J’apprécie les gens ponctuels, ceux qui ne font pas dans l’à-peu-près.

De par sa transformation, un vouvoiement ne m’aurait pas surpris. L’entendre me tutoyer me soulagea. Elle leva la main pour appeler un taxi glisseur, puis me poussa à l’intérieur, jetant des regards inquiets aux alentours. Elle affirma que nous serions plus tranquilles au buffet de l’astroport, au milieu d’inconnus en provenance des quatre coins de la galaxie.

— Je vois que tu n’as pas remis ton badge. Tu as bien fait. Il t’attirerait plus d’ennuis qu’autre chose dans cette ville.

— Quelqu’un me l’a conseillé, fis-je avec un sourire. Mais j’ai gardé mon arme de service.

J’écartai le pan de ma veste pour lui montrer mon désintégrateur Gluck 45. Un petit joujou capable d’éparpiller façon puzzle n’importe quel mafieux si on le réglait sur sa puissance maximale. Miranda m’accorda un clin d’œil.

— Ça coûte un bras ce genre de truc.

— Le prix s’oublie, la qualité reste2.

— Ne te fais pas d’illusions. Les sbires d’Oswald sont, eux aussi, très bien équipés.

J’aurais pu lui dire qu’une unité d’intervention – une douzaine d’hommes et de femmes parfaitement entraînés – attendait mon signal en orbite pour venir cueillir mon client une fois que je l’aurais localisé. Mais nous n’en étions pas encore à un niveau d’intimité suffisant pour que je lui dévoile toutes mes cartes.

Soudain, une étrange fumée vint envahir l’habitacle du taxi glisseur.

Un gaz ! Le noir. Et soudain, la douce chaleur de Miranda qui s’effondre sur moi.

Le néant.

***

Lorsque je repris conscience, j’étais allongé dans la froideur des pavés d’un trottoir inconfortable. L’humidité de la nuit s’acharnait à infiltrer mes vêtements et le mur le plus proche me renvoyait une odeur putride de vieille urine rancie. On m’avait abandonné là, sans autre forme de procès, avec juste un message griffonné sur un carton posé sur ma poitrine.

« Oublie cette fille. Elle m’appartient ».

Ainsi donc, malgré la douleur qui habitait ses yeux, Miranda avait un prétendant. Et visiblement pas le plus tendre des princes charmants… le « O » et le « V » qui émergeaient de la signature tarabiscotée m’informèrent sans équivoque de l’intérêt que lui portait Oswald Volfoni.

Mais au moins, la vraie raison de ma présence sur ce monde n’avait pas été percée à jour.

Ma tête tournait encore sous l’effet persistant du gaz, et je dus m’y prendre à deux fois pour me relever. Je tapotai mes épaules pour chasser d’hypothétiques restes de poussière, et me mis à marcher vers une avenue plus éclairée.

Cet avertissement, loin de me dissuader, allait guider mon enquête. Je comprenais que retrouver Miranda me mènerait directement sur les traces de Cobblepot… alias Volfoni. Et je ne vis rien de mieux à faire que de retourner au Perroquet Bleu.

Appuyé au comptoir, je sirotais une bière locale, plus facile à assimiler que le brandy. Le temps passa et les numéros se succédèrent, mais, sans surprise, Miranda ne se présenta pas sur scène. J’en étais à souhaiter qu’un des gorilles d’Oswald vienne me taper sur l’épaule, quitte à me laisser entraîner de force pour une bonne correction. Avec un peu de chance, j’aurais aussi eu Volfoni en face de moi. Las, rien de cela ne se produisit.

Je me décidai à interpeler le barman.

— Il n’y a pas de numéro de pole dance ce soir ?

Le type s’approcha sans cesser d’essuyer son verre.

— Encore un qui a flashé sur l’arrière-train de Miranda ? Perso, je ne vois pas trop ce que vous lui trouvez.

J’enlevai prestement la main affectueuse qu’il venait de poser sur mon poignet. Sa mine déçue me rassura : lui au moins n’était pas chargé de me surveiller.

— Désolé mon grand, mais ce soir je l’ai vue partir avec le boss, dit-il. Elle n’avait pas l’air trop motivée, mais le patron lui a fait comprendre qu’il se contenterait qu’elle le soit à peu près. Ça m’étonnerait que tu aies été invité à sa petite sauterie.

Au point où j’en étais, je jugeai inutile de tourner autour du pot.

— Tu sais où se tient cette « sauterie » ? Que faut-il faire pour y être invité ?

— Hum. Je ne te sens pas très décidé à faire ce qu’il faut. Mais si tu changes d’avis, attends-moi jusqu’à la fin de mon service, et je t’emmènerai. Tu feras un bon cavalier, mon chou.

Le danger que je pressentais pour Miranda m’interdisait d’hésiter. Il serait toujours temps de me dédire.

— Sers-moi une autre mousse, je vais m’installer à cette table au fond… mais pas de bagatelle entre nous avant d’être revenu de chez ton boss.

Le barman afficha un sourire radieux.

— Je sais être patient. Mon nom est Karl, mais ici on m’appelle Karlito.

Et, tout en agitant un petit éventail récupéré sur son comptoir, il trottina gaiement jusqu’à sa tireuse à bières.

***

La musique s’était tue. À demi endormi, je sentis Karlito me tapoter sur l’épaule.

Il m’emmena à travers la ville à bord d’un petit bolide couleur fuchsia dont, plein d’espoir, il me vanta le confort des sièges. Nous arrivâmes enfin devant une grande bâtisse qui ne pouvait être que la résidence de son boss.

Des dizaines de véhicules glisseurs, tous plus cossus les uns que les autres, stationnaient sur les graviers devant une entrée principale somptueusement éclairée. La réception battait son plein et une musique tonitruante agitait les plus délicates frondaisons. Je remarquai la présence d’au moins quatre porte-flingues sur le perron, une main vissée sous leurs vestons.

J’appuyai un coup sur le transmetteur au fond de ma poche pour communiquer les coordonnées à mon unité d’intervention. Je savais qu’ils lanceraient aussitôt un géoscan pour analyser la situation et les forces en présence. Lorsque je l’aurais décidé, un second clic de ma part déclencherait l’opération.

Je pris mon ami Karlito par le poignet.

— Allons-y ! Je suis impatient de goûter aux cocktails maison.

Je l’entraînai vers l’entrée d’un pas qui se voulut enthousiaste, mais j’étais surtout pressé de comprendre où je mettais les pieds. Karl déclina son identité au gorille affecté au contrôle des invitations, et j’eus droit à un respectueux « Bienvenue Monsieur » lorsqu’il me présenta comme son cavalier du soir.

J’avais eu l’occasion, au cours de ma carrière, d’être briefé sur la théorie et les effets de tous les produits narcotiques, incluant l’essence vitale. Mais je n’avais jamais bénéficié d’une démonstration. Ce que je découvris à l’intérieur allait combler cette lacune une fois pour toutes.

Des convives, pour la plupart au physique ordinaire, se tenaient pendus d’une seule main à des anneaux accrochés à trois mètres de hauteur. Ils cancanaient en dégustant leurs boissons, un stupide sourire épanoui en travers du visage. D’autres les rejoignaient d’un petit saut gracile tandis que d’autres encore dansaient au sol avec force de parades et de pirouettes accomplies avec une aisance inimaginable pour le commun des mortels. La plupart riaient aux éclats en profitant d’une vitalité hors norme, quoique provisoire. Je comprenais aux cris et gémissements en provenance de certaines alcôves que toutes sortes d’énergies s’y libéraient sans retenue ni pudeur.

Karl m’attira vers un buffet au-dessus duquel pendaient des masques respiratoires. Des tuyaux les reliaient à une machinerie dissimulée à l’étage.

— Viens ! Allons en prendre une bouffée ! Tu vas voir, c’est incroyable.

Hors de question que j’inhale cela ! Non seulement j’étais payé pour éradiquer les drogues dures, mais en plus je savais comment celle-ci était produite. La surprise se dessina sur le visage de Karl quand je refusai son masque.

— Attends un peu mon doudou, lui dis-je. J’aimerais dire un mot à Miranda avant de m’envoyer en l’air avec toi. Tu peux m’aider à la trouver dans ce bazar ?

Karl me gratifia de deux yeux ronds exorbités en signe d’incompréhension.

— Je t’ai dit qu’elle était avec Volfoni. Ils doivent être en train de s’en payer une bonne tranche dans sa loge. Si tu tiens à ta peau, il vaudrait mieux ne pas les déranger.

J’attrapai mon Karlito par les épaules d’un geste aussi amical que possible.

— Écoute-moi bien. Je pense que Miranda est en danger. Et désolé, mais tu l’es tout autant par le fait de m’avoir amené ici. Alors, si toi tu tiens à ta peau, dis-moi vite où se trouve la loge de ton boss.

Karl leva les yeux en direction d’une porte en haut d’un escalier. Évidemment, un imposant homme de main en barrait le passage.

— Je viens avec toi, dit-il. Tu m’as fichu la trouille, pas question de rester seul en bas.

— On y va. Suis-moi, et surtout laisse-moi faire.

J’aurais pu appuyer tout de suite une deuxième fois sur mon transmetteur, et accélérer l’arrivée de mon unité. Mais le professionnalisme me dictait d’attendre une confirmation de la présence de Volfoni. Sans compter que j’espérais, par la même occasion, retrouver les beaux yeux de Miranda.

À peine posai-je le pied sur la première marche que le gorille du haut exhiba une arme de poing. Sur le coup, je me dis que j’aurais peut-être bien fait de respirer une ou deux bouffées dans un masque avant de me lancer. Je serais ainsi arrivé plus vite au sommet de cet escalier. Mais mon entraînement de policier fédéral fut suffisant pour dégainer mon Gluck45 et tirer le premier, puissance au maximum. Mon adversaire se désintégra instantanément et en silence, sans que quiconque puisse voir la scène ni réaliser ce qu’il se passait. Le type n’était plus là, voilà tout.

— Suis-moi Karlito !

Les marches gravies quatre à quatre, j’arrivai derrière la porte et la défonçai d’un bon gros coup de pied. Volfoni était bien là, transformé en un obèse gluant par les dernières années d’une vie de luxure. Je le trouvai avachi dans un fauteuil, aux bons soins d’une femme dont nous n’aperçûmes que le postérieur.

Fort de son expérience au Perroquet Bleu, Karl fut catégorique.

— Ce n’est pas Miranda !

La jeune inconnue se releva et se retourna vers moi en me montrant ses mains vides d’un air affolé. Je lui fis signe qu’elle pouvait récupérer son peignoir et braquai mon Gluck sur Volfoni.

— Plus un geste. Je désintègre dans l’instant la première personne qui bouge ou essaye d’appeler du renfort !

Dans le même temps, je pressai sur le terminal au fond de ma poche. Je savais par expérience qu’il faudrait six à sept minutes pour que l’unité d’intervention soit là, délai que je trouvais toujours aussi interminable. À l’aide de mon très pratique mini-menotteur réglementaire, j’imprimai illico une camisole 3D en latex autour de Volfoni.

— Tout le monde va rester bien gentiment avec moi et monsieur Volfoni va nous emmener jusqu’à Miranda.

Le gros bonhomme, encore dégoulinant de la sueur de ses ébats, se laissa emporter en arrière par un rire féroce. Ses yeux vairons accentuaient la menace de son rictus. Un cruel regard d’or et d’acier dont la dureté tranchait sur la mollesse de ses chairs.

— Ah ah ! Miranda est en train de se faire respirer par mes invités. À ce que j’en ai vu, son essence vitale est de haute qualité ! Je lui ai pourtant donné le choix, mais comme d’habitude elle a joué la forte tête. Elle a préféré se désister au profit de cette demoiselle ! Quant à toi, son beau chevalier servant, tu feras moins le malin quand mes gorilles te trouveront !

Le rire de Volfoni cessa. Sa sueur dégoulina de plus belle lorsqu’il me vit replacer mon badge du BFI sur mon veston. Il venait de comprendre que j’étais là pour le reconduire dans sa cellule orbitale, ou le désintégrer si nécessaire. Il enrageait, la bave aux commissures des lèvres et me fusilla du feu croisé de ses impitoyables yeux vairon.

— Tu m’as retrouvé, mais sache qu’un Volfoni ne s’avoue jamais vaincu ! Jamais !

— Tu n’ignores pas que je peux régler la puissance de mon Gluck sur « souffrance maximale » plutôt que de te descendre tout de suite. Alors, amène-moi vite où nous pourrons débrancher Miranda. Et souhaite que personne ne vienne nous en empêcher.

Courageux sans être téméraire, Oswald ne fut pas plus difficile à convaincre. Précédant la jeune femme et un Karlito au paroxysme de l’inquiétude, il parvint à traîner sa masse graisseuse le long d’un étroit couloir jusqu’au seuil d’une autre pièce. Je n’eus qu’à renouveler ma technique du coup de pied dans la porte et à désintégrer le gardien assoupi dans son fauteuil.

Le spectacle, tout autant que le sourire satisfait de Volfoni, me noua la gorge. Deux caissons transparents trônaient au milieu du local, reliés à une multitude de câbles et de durites.

L’un des deux était vide. Peut-être la jeune femme aurait-elle dû s’y trouver si elle n’avait cédé aux exigences de Volfoni. Peut-être, une fois le mafieux rassasié de volupté, s’y serait-elle retrouvée de toute façon. Miranda était allongée à l’intérieur de l’autre, ses grandes lunettes toujours sur son nez. Elle baignait dans un brouillard orangé qui aspirait son fluide vital pour fabriquer la précieuse et funeste essence. Une rapide observation suffisait à comprendre que les tubes translucides dans lesquels circulaient les vapeurs étaient reliés aux masques respiratoires mis à la disposition des invités dans la salle du bas.

Je ramassai l’arme abandonnée par le gardien désintégré et la tendis à Karlito.

— Tu sais t’en servir ?

— Il faut appuyer ici ? C’est ça ?

Comme il posait déjà un doigt sur le contacteur subionique de tir3, je m’empressai de tempérer ses ardeurs.

— Oui, voilà, c’est cela. Mais pas tout de suite. Seulement si nous sommes menacés. D’autres gorilles pourraient rappliquer s’ils réalisent que leur boss n’est plus dans sa loge. D’ici quelques minutes mon unité va débarquer et ça risque d’être le bazar. N’arrose pas les gens en tenue bleue qui ont le même badge que moi, OK ?

Karl hocha la tête et braqua fébrilement son canon sur Volfoni. Le malfrat recula autant qu’il le put, le visage décomposé par l’aveu de sa lâcheté. Réfugiée derrière Karlito, la jeune femme paraissait, quant à elle, tellement horrifiée qu’elle ne constituait pas un danger.

En m’avançant, je remarquai que la peau de Miranda avait commencé à se friper, et à se couvrir de rides de vieillesse. Ses joues se creusaient et ses membres maigrissaient lentement. Si on laissait cette foutue machine continuer à piller son fluide vital, il ne resterait bientôt d’elle qu’une momie desséchée. Je fis le pari que le gros boîtier métallique à gauche du caisson était le cœur du système, et le désintégrai illico d’un unique tir de Gluck.

Dans un élan désespéré, je m’acharnai à soulever le capot. On entendit, venant du bas, les protestations des invités qui se plaignaient déjà du dysfonctionnement des masques respiratoires. Enfin, le couvercle accepta de basculer.

Miranda allait-elle rouvrir les yeux ? Je pris dans mes bras son corps amaigri et parfumé à l’ozone. Elle murmura d’une voix éteinte.

— Toi ?

— Miranda ! Que t’a fait ce salopard ? Je me sens si coupable de t’avoir mise dans une telle situation.

Karl posa une main sur mon épaule tout en désignant Oswald de son arme braquée.

— On peut encore tenter quelque chose pour Miranda. Il faut faire allonger cette crevure dans le deuxième caisson !

Considérant les deux caissons côte à côte, je devinai sur l’instant son idée : il voulait utiliser le fluide vital de Volfoni pour sauver Miranda.

— Personne n’a jamais fait cela ! On n’est sûrs de rien !

— Tu vois une autre solution, mon lapin ?

Eu égard à son envie de secourir Miranda, je décidai de pardonner à Karlito sa façon de me parler, de même que son côté tactile excessif.

La terreur se dessina sur le visage de Volfoni.

— Non, mais ça ne va pas non ? Je ne peux pas rentrer là-dedans. Je suis trop gros pour ça en plus !

Je reposai délicatement Miranda pour la laisser récupérer. Son sourire serein me rendit mille fois plus coupable que si je l’avais moi-même enfermée dans cette satanée boîte. Elle avait confiance en moi.

Ou alors elle s’en fichait, déjà détachée de tout.

J’écartai amicalement Karlito pour attraper Volfoni par le col de sa camisole.

— Toi mon gros, tu vas t’allonger là-dedans vite fait bien fait. Et je te promets que je vais le refermer ton putain de caisson. Sinon je peux te garantir que tu vas goûter au mode « douleur extrême » de mon Gluck.

Des cris et des bruits de combats nous parvinrent de l’étage inférieur, signe que mon équipe d’intervention avait débarqué. Je devais me dépêcher si je voulais punir Volfoni à ma façon, et tenter de sauver Miranda par la même occasion.

Volfoni n’eut pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait. Empoigné et plaqué au fond du caisson intact, il geignait sans retenue. Il proféra son ultime menace tout en me fusillant de son regard bicolore de chien des neiges.

— Un Volfoni n’est jamais vaincu ! Je te retrouverai en enfer et je t’étriperai de mes mains !

Comme il se débattait pour contrecarrer la fermeture du couvercle, j’appréciai l’aide spontanée que m’apporta Karl en grimpant s’asseoir dessus. Volfoni aurait voulu vociférer, mais il se contenta de grogner à travers une écume de colère :

— Je ne serai jamais vaincu ! Jamais, tu m’entends !

— Vas-y, mets le bouzin en marche ! s’écria Karlito.

Et comme le bourdonnement démarrait, il arracha une des durites translucides pour la coller sous le nez de Miranda.

— Respire à fond ma belle. Le fluide de ce gros lard est tout entier pour toi !

Il ligatura tous les autres tubes afin de canaliser un maximum de l’essence vitale extirpée de Volfoni vers les poumons de Miranda. Vu la corpulence du bonhomme, il y en aurait eu assez pour cinq femmes de sa taille.

Karlito, sans lâcher son tuyau, se retourna vers moi avec un grand sourire entendu.

— Ne t’en fais pas. Tu ne me dois rien. Ton amitié me suffira.

Les bruits de lutte à l’extérieur s’estompaient, signe que le combat touchait à sa fin. Je n’avais pas de doute sur la victoire de mes agents, rompus à ce genre d’assaut. Karl me passa le tuyau pour que je le maintienne sous le nez de Miranda.

Nous étions intervenus à temps pour inverser le processus. Elle respirait de mieux en mieux et sa peau regagnait peu à peu son élasticité. Je retrouvais ses grands yeux d’absinthe derrière ses lunettes, quasi du même vert que le glauque ciel d’Utopia, mais avec, au fond, enfin une envie de vivre qui ne se cachait plus.

Karl entraîna l’autre jeune femme vers la loge de celui dont j’espérais qu’il serait bientôt « feu » Volfoni. Peu après, une silhouette en tenue bleue arborant le badge du BFI se dessina dans l’encadrement de la porte.

— Capitaine, nous maîtrisons la situation. Le bâtiment est pacifié. Tous les mafieux ont été neutralisés. Savez-vous où se trouve Raoul Cobblepot ?

Sans cesser de faire respirer son essence vitale à Miranda, qui paraissait ne pouvoir s’en repaître, je montrai alors le corps momifié du parrain dans le caisson.

— Pour ce qui est de Cobblepot, je n’en sais rien. Mais j’ai un certain Oswald Volfoni qui sèche juste ici.

Miranda releva la tête entre mes bras. Le fluide vital lui avait rendu toute sa jeunesse, toute la fraîcheur qu’elle avait voulu noyer dans le brandy. Elle eut un sourire ravi et m’arracha la durite des mains pour en inspirer encore une longue bouffée.

Sa main passa derrière ma tête, attira mon visage vers le sien. Elle colla ses lèvres aux miennes et m’imposa un baiser plus fougueux que je n’aurais osé l’espérer, le plus long, le plus passionné que je n’aie jamais échangé.

Autour de nous, les membres du groupe d’intervention avaient pris les choses en main. Ils évacuaient les invités et conduisaient les mafieux survivants vers les capsules d’emprisonnement. La bouche de Miranda semblait ne jamais vouloir abandonner la mienne.

Peu à peu, je sentis que quelque chose avait changé.

Notre baiser se fit moins intense. La chaleur de son corps n’éveilla plus le même feu dans mes entrailles.

Lorsque je me séparai d’elle, elle avait encore les yeux fermés. Elle était belle. D’une beauté qui ne demandait rien à personne.

Ses paupières se levèrent sur deux yeux vairons, d’un jaune et d’un gris resplendissants.

— Sache que je ne m’avoue jamais vaincue, dit-elle. Jamais !

Chroniques Impromptues

Par René HERMITE

Comme de nombreux auteurs, René HERMITE a commencé à écrire avant de savoir lire. Cela lui valut, à l’âge de trois ans, une bonne réprimande, car la tapisserie de la chambre venait juste d’être refaite.

Plus tard, alors qu’il était pardonné et qu’il terminait brillamment son CE1, son papa lui offrit un tout petit livre de science-fiction intitulé Prisonniers du soleil. Ajoutons là-dessus la lecture du Petit Prince, et ce fut la révélation : il serait écrivain ! Saint Exupéry ou rien !

Bon, ça, c’était au début. Ensuite, il se mit à lire des trucs genre Hara-Kiri, Fluide Glacial et Métal Hurlant (râââ ce film…), puis Pierre Desproges, qui le conduisirent à un certain éclectisme. Il considère Les Écritures de Cavanna comme une œuvre ésotérique majeure et Les Rois Maudits reste son roman historique préféré. La nuit des temps, puis le film Bienvenue à Gattaca laissèrent de sérieuses empreintes, et lorsqu’il tomba sur Dune, il le relut trois fois avant de s’arrêter.

Il se dit dans les milieux autorisés que la musique rock et les balades à moto l’ont aussi influencé. Ce qui est sûr, c’est que l’on retrouve dans ses écrits et, dernièrement, dans son roman Améon, toute la poésie, l’humanité, mais aussi l’humour et le goût de du très très lointain que lui ont apporté toutes ces expériences.