Georges Ce récit est un antépisode du roman Améon.
Je ne me lassais pas de regarder Crilon d’en haut. De là où j’étais, on distinguait le Grand Lac de Tamanrae encerclé par ses hautes montagnes aux neiges éternelles. Un lac plus vaste que bien des mers de l’univers. Mais c’était de l’eau douce qui le remplissait, et les rivières qui le nourrissaient lui amenaient les poissons les plus savoureux que l’on puisse déguster.
Petit, mon père avait entrepris de m’enseigner l’art de la pêche. De notre famille, je n’avais jamais connu d’autre que lui. Pour cause, nous en étions les deux derniers représentants, et mes questions d’enfant sur l’absence d’une mère étaient toutes restées sans réponse. Je savais juste que mon père s’emplissait de tristesse lorsque j’essayais d’en parler. J’avais fini par ne plus aborder le sujet, et nous vivions heureux ainsi.
Mon apprentissage avait commencé par la reconnaissance des différents poissons que je triais sur l’embarcadère au retour du bateau. Je pêchais à la ligne aussi. J’aimais me poster sur les rochers à l’ombre des grands pins et regarder flotter mon bouchon pendant des heures. Avant même de savoir lire, j’étais devenu expert dans l’art d’attraper les plus beaux spécimens, et de les cuisiner. Quand j’eus enfin l’âge requis, mon père m’emmena avec lui écumer le lac sur le vieux chalutier familial. C’était un superbe bateau de bois, comme on en construisait désormais plus que sur des mondes reculés. Unique héritage de nos ancêtres, il nous avait été transmis de génération en génération.
Notre tradition aurait voulu que je devienne pêcheur à mon tour. Mais mon père comprit au fil des ans que j’aspirais à d’autres horizons. Le soir, après les longues journées sur le Lac, c’est en regardant les étoiles que je reprisais les filets. Un jour, lui disais-je, j’irais là-haut, et je prendrai les commandes d’un vaisseau tout aussi magnifique que ceux qui sillonnaient notre ciel. Je deviendrais un pilote au long cours et je m’en irais par les étoiles. Je me rêvais déjà en riche commerçant interplanétaire, tout de luxe vêtu et, pourquoi pas, ceignant le petit couteau doré distinctif de la caste des Hauts Marchands. Mais ce qui m’importait surtout, c’était de découvrir l’immensité de l’univers, de connaître des dizaines de mondes et de voir les soleils d’un peu plus près.
Mon père n’avait pas les moyens de payer mon inscription dans une des grandes écoles de pilotage de la marine marchande, et encore moins de m’offrir un cargo pour travailler à mon compte. Il me proposa d’entrer à l’école publique de la police orbitale. Elle était ouverte à tous et elle me donnerait une chance de m’asseoir aux commandes d’un intercepteur de patrouille. Évidemment, avec ça, pas de voyages intersidéraux. Mais ce serait déjà un début, un pied dans l’espace.
Le simple mot de «discipline » me hérissait le poil. Malgré tout, je savais que c’était pour moi le seul moyen de partir là-haut. Je résistais aux envies qui me prenaient régulièrement de flanquer ma main sur le visage de mes formateurs, si fiers de nous écraser, moi et mes camarades, sous leur autorité. Si fiers également de détenir un pouvoir sur les équipages des vaisseaux que nous contrôlions, et d’en abuser parfois pour en tirer profit.
Je fis de mon mieux pour accepter quelques compromis et aller au terme des deux incontournables années de formation. Simplement, il m’arrivait de commettre quelques excès les soirs où la pression des études et la nécessité de se plier aux règles m’étaient par trop insupportables.
C’est à cette époque que je pris goût à la Starwish, une boisson vendue en canettes que l’on pouvait consommer tout au long de la journée pour maintenir un juste niveau d’euphorie, ou l’ingurgiter en plus fortes doses jusqu’à atteindre une ébriété délicieuse. Cela me valut quelques avertissements, et manqua de peu de me faire renvoyer de l’école à la suite d’une rixe dans un bar.
***
Nous étions sortis en ville avec quelques camarades de promotion pour arroser je ne sais plus quel événement dont l’un d’eux s’enorgueillissait. C’était, de toute façon, un prétexte à faire la fête. La boisson et la jeunesse aidant, nous avions sympathisé avec les consommateurs de la table voisine, des étudiants en ingénierie de terramutation si je me souviens bien. Les rires fusaient et les plaisanteries allaient d’aussi bon train que les tournées générales. Malheureusement, mes comparses supportaient moins bien que moi les effets de la Starwish, et ce qui devait arriver arriva. Un des futurs ingénieurs, que la griserie rendait trop confiant dans la compréhension par mes camarades d’un humour au deuxième degré, lança une blague mettant plus ou moins en cause l’intellect des policiers orbitaux. J’étais, pour ma part, d’autant plus prêt à en rigoler que je me considérais plus comme un élève pilote que comme un apprenti policier.
Mais la susceptibilité de mes collègues, exacerbée par les effluves du soir, décida du tumulte qui s’ensuivit. Ce fut le dénommé Tordrem qui, fort du charisme qu’il pensait avoir, fit éclater le nez d’un de nos déjà ex-amis en s’écriant un truc du genre « la promo avec moi ! ».
Je n’aimais pas Tordrem, et surtout pas cette lueur d’intelligence pragmatique que l’on décelait derrière son apparence de bourrique mal dégrossie. Je le revois, se retournant vers moi avec son sourire auto satisfait, attendant sans doute un quelconque signe d’admiration. Je n’étais pas spécialement disposé à lui faire ce plaisir, car, bien que ne rechignant généralement pas à la castagne, je ne trouvais pas de raison particulière pour en découdre avec nos joyeux compagnons. Mais les coups fusaient déjà. La bagarre s’amplifia assez rapidement au point d’impliquer tous les occupants du bar, et les filles n’étaient pas en reste. J’aurais préféré continuer à boire tranquillement, mais les circonstances furent telles que lorsque l’une de mes camarades, bousculée par un malotru, s’affala sur moi en renversant ma Starwish, je fus contraint de me lancer dans la cohue… Et, selon la maxime qui dit que l’appétit vient en mangeant, je finis par me livrer à fond à l’exercice.
Le détail de ce qui suivit m’échappe un peu, car j’étais déjà passablement ivre. Ce que je sais, c’est que je fus le seul des élèves pilotes à ne pas m’être enfui avant l’arrivée de la police de la ville. Outre une nuit au poste et l’amende d’usage pour tout fauteur de trouble, cela me valut, en rentrant à l’école, quinze jours de corvées et une privation de permission. Comme j’avais pensé normal de ne pas les dénoncer, Tordrem et mes camarades ne furent pas inquiétés. Inutile de dire que mon estime pour Tordrem baissa encore d’un cran lorsque, partant en permission, il trouva drôle de me demander de ne pas oublier de bien récurer les toilettes pendant qu’il serait au grand air.
Malgré tout, et en dépit de quelques autres épisodes difficiles, je terminais deuxième de ma promotion, juste derrière Georges dont les qualités de pilote étaient époustouflantes, et dont je vous reparlerai un peu plus tard. Le classement m’importait peu du moment que je pouvais enfin poser les fesses dans un « Marlin » et m’envoler dans l’espace.
***
Les Marlins étaient les petits chasseurs monoplaces qui équipaient la police orbitale de Crilon. Nous serions chacun responsable du nôtre, et patrouillerions en binômes. On les reconnaissait aisément à leur étrave effilée qui constituait l’habillage du canon. Vifs et légers, leur principale qualité résidait dans leur maniabilité. La police orbitale en disposait en assez grand nombre pour dissuader le commun des pirates de s’aventurer dans notre zone de surveillance.
C’est sans doute pour cela que j’en arrivai très rapidement à m’ennuyer. Les occasions d’en découdre étaient rares et je passais la plupart de mes patrouilles à siroter de la Starwish en regardant Crilon d’en haut.
Et comme un ennui ne vient jamais seul, le premier coéquipier que l’on m’attribua ne fut autre que Tordrem. Au vu de son esprit obtus, je mettais l’obtention de son diplôme de pilote sur le compte de sa capacité à tout apprendre par cœur, et à appliquer les procédures sans jamais se poser la moindre question.
Il était très à cheval sur le règlement. Du coup, il ne buvait que rarement et s’autorisait des remarques sur ma consommation de boisson qu’il trouvait excessive. Il me reprochait également de ne pas me raser assez souvent, et de donner une mauvaise image de la police orbitale. Je ne sais pas s’il était réellement couard, mais il excellait dans l’art de ne pas prendre de risque. Notamment, il avait toujours de bonnes raisons pour me laisser monter le premier à bord des cargos que nous devions contrôler. Il s’attribuait systématiquement le rôle de surveillance extérieure des vaisseaux arraisonnés, sans quitter son Marlin.
Bref, nous n’avions aucun atome crochu. Oserais-je dire « par chance », le destin me permit de changer de coéquipier assez rapidement.
***
Ce jour-là, si tant est que l’on puisse parler de « jour » quand on passe son temps à tourner autour d’une planète, notre vacation touchait à sa fin. Nous attendions tranquillement la relève lorsqu’un appel de détresse nous parvint : un tanker pris en chasse par trois appareils pirates.
— Il va falloir y aller, s’exclama Tordrem dans la radio, c’est du boulot pour nous !
— Un peu qu’on y va !
Un cargo correctement équipé avait toutes les chances d’échapper à seulement trois chasseurs pirates. À moins, bien sûr, qu’il ne s’agisse de modèles Vulcain V3 ou équivalents, mais leur prix les rendait assez rares. Toute occasion de rompre la monotonie de nos patrouilles était bonne à prendre. Je terminai cul sec ma canette de Starwish et lançai mon Marlin devant celui de Tordrem.
Le tanker était un astronef imposant, spécialisé dans les transports de liquides. Il disposait d’armes défensives efficaces, mais il était lent et pataud. Notre arrivée lui serait à coup sûr d’un secours appréciable. Ses pilotes nous adressèrent un signe de reconnaissance de la main lorsque nous passâmes à toute vitesse devant leur cockpit. J’ouvris le feu le premier sur un de nos ennemis, me lançant à l’assaut sans imaginer un instant que j’allais m’isoler.
— Je te couvre, déclara Tordrem resté à proximité du cargo, on va se les faire !
Sur le coup, j’en étais à me demander s’il ne s’agissait pas là d’une nouvelle forme d’humour. Tordrem demeurait dans la zone protégée par les armes du tanker, de sorte que les pirates ne l’attaqueraient pas, et je me retrouvais seul au contact.
— Viens plutôt par ici, insistais-je, nous ne serons pas trop de deux !
Ce disant, au prix d’une manœuvre délicate, maintes fois répétée dans les simulateurs, je parvins à éviter le plus gros d’une salve conjuguée des pirates. Le bouclier énergétique de mon Marlin signalait dans un couinement la nécessité de se recharger. Pour lui en laisser le temps, je ne devrais pas répliquer avant de longues secondes.
— Tordrem qu’est-ce que tu fous ? Viens m’aider, nom de nom.
Je l’apercevais au loin, qui n’avait toujours pas bougé de la zone de protection du tanker.
— Il faut protéger le cargo, répondit-il, éloigne-les encore un peu en les attirant derrière toi, et ensuite je pourrai les prendre à revers !
Enfoiré… La colère s’empara de moi, et c’est peut-être elle qui me fit tirer au bon moment. Je pouvais voir le pilote sous sa verrière lorsque mon rayon transperça son fuselage. En fonçant sur moi, il avait accéléré trop rapidement et obéré un instant la puissance disponible pour son bouclier énergétique, juste assez pour permettre à mon coup de porter. Les débris métalliques s’éparpillèrent dans toutes les directions ainsi que le corps de l’infortuné pirate qui n’avait pas eu le temps d’utiliser sa capsule de survie.
Il en restait encore deux et toujours pas de Tordrem à la rescousse. Au contraire, il prenait soin d’escorter « courageusement » le cargo qui s’éloignait. Un très fort grésillement m’annonça que mon bouclier énergétique venait d’absorber une bordée en provenance de l’arrière. Il me parut prudent de verrouiller la visière de mon casque pour le cas où j’aurais à m’éjecter. Aussitôt après, j’imposais à mon Marlin une pirouette à 180° tout en mettant mon canon en action. Et hop ! Je réussis à ma grande surprise à toucher par un même tir les deux chasseurs pirates, l’un plus sévèrement que l’autre. Le premier éclata sans que je ne puisse voir ce qu’il advint du pilote. Le second ne perdit qu’une partie de son fuselage.
Hélas, la manœuvre avait pompé toute l’énergie de mon Marlin et la riposte du dernier pirate bousilla mon moteur. Je me retrouvais privé de tout contrôle sur mes trajectoires, avec une criante urgence à m’éjecter si je ne voulais pas périr dans la salve suivante. C’est donc ce que je me résolus à faire, en espérant que le bandit aurait assez de sens de l’honneur pour ne pas ouvrir le feu sur ma capsule de survie.
— Putain Améon, t’es vraiment un gland ! Va falloir arrêter de picoler ! On ne peut pas compter sur toi, c’est moi qui dois prendre tous les risques !
Dois-je préciser que cette saillie de Tordrem, qui venait enfin à la rescousse, m’exaspéra plus qu’elle ne me réconforta ? Le dernier pirate, diminué par le coup que je lui avais porté, préféra prendre le large. Je vis au travers de sa verrière le salut qu’il m’adressa de la main avant de s’enfuir, comme pour dire « à une autre fois ! ».
Tordrem, qui n’avait donc pas livré le moindre combat, eut la bonté de remorquer ma bulle de survie jusqu’au cargo à bord duquel je fus recueilli. L’équipage, une famille de braves commerçants interplanétaires, me remercia chaleureusement et me proposa à boire pour me réconforter. On ne refuse pas une Starwish. Ni la suivante.
De retour à la base, Tordrem fut grandement félicité et récompensé. On salua son courage et il fut décoré pour fait d’armes. Il avait rempli avec succès la mission première de la police orbitale, celle qui consiste à protéger le trafic commercial. Il expliqua qu’il m’avait sauvé la vie au péril de la sienne, qu’il avait dû prendre tous les risques pour faire fuir les pirates après mes maladresses. C’est ainsi qu’il fut promu au grade de lieutenant, et qu’on lui proposa un poste de chef d’escadrille en second sur une autre base.
Pour ma part, j’eus droit à un avertissement disciplinaire, car Tordrem avait fait ressortir que j’étais sous l’emprise de la boisson au moment du combat. En cas de nouvel avertissement, je serais déclassé et réaffecté au sol à une autre fonction, sans guère de chances de reprendre un jour les commandes d’un chasseur.
Mais, au moins pour l’instant, je repartais en orbite dans un Marlin tout neuf et avec un nouveau coéquipier. Compte tenu du peu de confiance que l’on m’accordait, il fut décidé que je serais associé à un pilote dont le sérieux ne faisait aucun doute, et qui pilotait assez bien pour qu’on puisse, sans trop de danger, lui flanquer un abruti de mon espèce. C’est ainsi que débuta mon binôme avec Georges.
***
Patrouiller avec Georges me réconcilia avec la vie dans la police orbitale. Ses yeux rieurs et son grand sourire toujours enthousiaste m’apportaient une salutaire bouffée d’air frais lorsque, rentrants de patrouille, nous nous attardions au carré des pilotes pour établir nos rapports. Entre nous, le courant passait bien. Au fil du temps, je compris que Georges m’aimait bien. À plusieurs occasions, je m’étais même dit que, si j’avais fait un petit effort, j’aurais pu essayer de la séduire. Car pour être un excellent pilote, Georges n’en était pas moins une agréable jeune femme. Oh pas une reine de beauté, non. Juste une jeune femme sympathique avec quelques formes un peu généreuses et bien placées, mais surtout dotée d’un réel sens de l’humour et d’une conception de l’amitié qui me convenaient parfaitement.
Quelques mois passèrent ainsi au cours desquels Georges et moi acquîmes une expérience suffisante pour ne plus être considérés comme des débutants. J’accumulais quelques économies dont je ne savais trop ce que je ferais. Peut-être un cadeau à mon vieux pêcheur de père qui entrerait bientôt dans sa cent-quatre-vingt-huitième année. Pourquoi ne pas lui offrir un « compagnon », un de ces superbes robots humanoïdes, qui serait à la fois son serviteur fidèle et une présence de tous les instants ? Il me faudrait encore accumuler pas mal de crédits pour y arriver. Il faudrait aussi se contenter d’un modèle d’occasion à reprogrammer dont un riche propriétaire aurait fini par se lasser. Mais lorsque l’ennui me gagnait aux commandes de mon Marlin, l’idée de faire ce plaisir à mon père me donnait un objectif. Je surmontais ainsi ma déception de n’être pas devenu un pilote au long cours.
***
Depuis mon cockpit, j’étais en train de scruter la surface de Crilon à la recherche de la péninsule où se trouvait notre embarcadère. Je devais en être à ma troisième Starwish, lorsque la nouvelle me parvint par radio. Il y avait eu une grande tempête sur le Lac de Tamanrae. De nombreux navires avaient coulé, et notre chalutier en faisait partie.
Mon père avait disparu avec le bateau. Jamais je ne lui offrirais son « compagnon ».
L’opérateur qui m’avait délivré le message m’indiqua que je pouvais redescendre tout de suite si je le voulais. Une autre patrouille serait envoyée pour nous relever. Je le remerciai, mais répondis par la négative. Qu’aurais-je fait de plus une fois au sol ?
Au-delà du chagrin, dans le silence revenu, et laissant mon regard se perdre vers ces inatteignables étoiles, j’éprouvai alors pour la première fois de ma vie un étrange sentiment, mélange de douleur et de douceur, combinaison de vertige et de sécurité, dont je ne sais toujours pas si je dois l’aduler ou le détester : la solitude.
Georges avait entendu la communication. Elle attendit plusieurs minutes avant de rompre le silence radio sur notre canal de binôme.
— Améon, je suis là, tu sais. On pourrait aller boire un coup ensemble en redescendant.
J’aurais voulu la remercier pour son soutien, mais aucun mot ne me venait. Le reste de la patrouille se déroula en silence. Je pris conscience de la qualité de ce silence, du réconfort qu’il m’apportait. Je pris également conscience de la valeur du vide spatial qui m’isolait de toutes les formes de bruits de l’humanité. À moment donné, le chasseur de Georges passa devant le mien, elle me fit un signe du pouce pour me signaler qu’il était temps de redescendre, que notre temps de patrouille était accompli. J’appréciai qu’elle l’eût fait ainsi plutôt que par radio.
***
Georges ne voulait pas me laisser seul avec ma tristesse. Elle m’entraîna dans un des pubs du centre-ville où l’on pouvait boire et fumer de l’herbe tout en écoutant des groupes de musiciens.
Le brouhaha et la fumée nous assaillirent aussitôt la porte passée. Nos voix avaient du mal à surmonter le bruit et la musique, si bien que je devais m’approcher très près de son oreille pour lui parler. Je me demandais si elle ne faisait pas un peu exprès de ne pas entendre pour que je m’approche plus. Elle ne se privait pas non plus de venir très près pour me répondre, en s’arrangeant pour que son souffle chaud caresse le lobe de mon oreille. Georges était un peu taquine.
Nous avions choisi de nous installer sur une banquette dans un coin de la salle principale, celle où jouait le groupe. Lorsque nos deux Starwish arrivèrent devant nous, elle insista pour que nous trinquions à notre amitié. Elle me fit promettre de ne pas demander à changer de coéquipier, car les autres l’ennuyaient. Ils étaient tous trop « réglo réglo » et, bien qu’elle-même major de notre promotion, elle ne supportait pas ceux qu’elle appelait « les premiers de la classe ».
Elle parlait avec entrain, toujours avec son immense sourire sous ses yeux pétulants qui scintillaient dans la pénombre colorée du pub. Avant de commander la deuxième tournée, elle sortit d’une poche sa petite blague à herbe. J’étais moins accro à la fumée qu’à la Starwish, mais je ne rechignais pas à en consommer à l’occasion, surtout si comme dans ce cas-là, la qualité était au rendez-vous. Elle avait dû la payer fort cher, mais lorsque je lui en faisais la remarque, elle me répondit avec un clin d’œil :
— Le prix s’oublie, mais la qualité reste1 !
Pendant qu’elle allumait la première cigarette, j’osai lui demander d’où lui venait son étrange prénom. Tout en aspirant la première bouffée, elle leva un œil amusé vers moi.
— Je n’en sais rien. C’est important ? Mes parents adoraient la littérature antique. Je crois qu’il y a un lien avec une ancienne écrivaine. Tiens, vas-y, à toi. Aspire un peu !
C’était de la très bonne herbe. Alors qu’un bien-être total m’envahissait, j’eus l’impression de sentir les veines de mon cerveau gonfler sous mon crâne. Je tentai d’expliquer cette sensation à Georges, mais cela nous entraîna dans une crise de fou rire inextinguible.
Le grondement des roulements de tambours et les cris stridents des bizarres instruments à cordes sur lesquels s’évertuaient les musiciens étaient tellement plus rassurants que le silence pervers des canons à rayons dans l’espace. Georges était férue de cette musique qu’elle qualifiait de « classique ». Elle était allée jusqu’à étudier la langue antique dans laquelle s’exprimaient les chanteurs pour en comprendre les rudiments. Cette chanson-là avait un titre qui voulait dire quelque chose comme « Tué par la mort »2. J’en ris, et lui dis que je trouvais cela très poétique. Elle me pinça la cuisse avec une moue de fausse colère. Elle disait que je ne comprenais rien à l’art, qu’il n’y avait rien de tel que ces sons, parfois violents jusqu’à l’extrême, parfois bouleversants de douceur retrouvée, pour faire vibrer notre humanité. Ce à quoi je répliquai qu’il n’était plus l’heure de se prendre pour des intellos ni de faire de la philosophie. Il était temps de passer à la canette suivante.
La soirée passa ainsi de façon fort agréable. À moment donné, je ne sais plus précisément après combien de Starwish et de cigarettes, Georges m’informa qu’elle avait la tête un peu lourde. Elle la posa sur mon épaule.
Je lui avais souri. J’aurais peut-être dû l’embrasser ce jour-là. Nous étions tellement bien que nous n’y pensâmes même pas.
***
Le lendemain, nous avions l’esprit encore encombré de brumes narcotiques et de rêves de galaxies lointaines lorsque nous rejoignîmes la salle de briefing avant le décollage. C’est dans cet état que nous apprîmes la nouvelle : notre chef d’escadrille, qui avait atteint l’âge requis de 175 ans, avait fait valoir ses droits à la retraite. On nous en avait affecté un nouveau, un petit jeune brillant qui accumulait les promotions en récompense de ses glorieux états de service. On racontait qu’alors que son capitaine s’était révélé notoirement incompétent, et que tous ses coéquipiers avaient été détruits ou éjectés, il aurait sauvé à lui seul un transport de voyageurs. Sans son acte de bravoure, les passagers auraient été capturés et rançonnés, ou voués à une vie d’esclavage.
Je ne pus que garder pour moi les doutes que je concevais, mais c’est ainsi que Tordrem devint notre chef d’escadrille, avec le grade de capitaine.
Malgré tout, notre vie ne changea pas tant que ça. Tordrem restait le plus souvent au sol pour se consacrer aux tâches de commandement, et nous continuions nos monotones patrouilles, heureux à chaque fois de nous retrouver à l’arrivée pour aller écluser quelques Starwish sur le plancher des vaches.
Jusqu’au jour où il nous annonça le convoi.
Il s’agissait d’accompagner jusqu’à son point de passage en hyperespace un cargo gouvernemental qui transportait un chargement d’autant plus précieux que la nature ne nous en avait pas été communiquée. Toute notre escadrille lui servirait d’escorte, soit huit Marlins, plus le Narval du capitaine, un Marlin amélioré avec deux canons au lieu d’un et un bouclier énergétique plus autonome. Jamais nous n’aurions été aussi loin de Crilon. L’excitation que j’en ressentais l’emportait sur le déplaisir de croiser sous les ordres de Tordrem.
Georges était moins conciliante. Alors que je parvenais plus ou moins à ignorer Tordrem et son attitude supérieure, elle ne supportait pas sa présence. Elle me demanda si je la suivrais si, en rentrant, elle demandait sa mutation pour une autre base. Je n’avais pas bien réalisé sur le coup, mais je me souviens qu’elle m’avait pris la main en me posant la question. La réponse était pourtant évidente : je n’avais personne d’autre, et surtout pas d’autre ami comme elle. Alors oui, je la suivrais à coup sûr.
Quoi qu’il en soit, nous resterions côte à côte pour le convoi. On ne remet pas en question les binômes juste avant une mission d’importance. Sachant que, même à pleine vitesse, le trajet serait un peu long, j’avais casé un maximum de canettes sous le siège de mon cockpit. Georges s’esclaffa de bon cœur quand je lui demandai si elle voulait que je lui en donne quelques-unes.
— Ne t’en fais pas, j’en ai pris aussi ! J’ai même un peu d’herbe à fumer, pour quand Tordrem regardera ailleurs !
J’étais battu. J’en arrivais à me demander si, malgré les apparences, cette fille n’était pas encore plus cinglée que moi. Elle me prit par les épaules et me gratifia pour rire d’une bise sur le front avant de sauter dans son Marlin.
Nous décollâmes au crépuscule. Dans notre jargon, nous appelions cela « prendre la verticale », ce qui, comme nous le disions pour nous moquer de Tordrem, était plus honorable que de prendre la tangente pendant un combat. Neuf chasseurs et le gros cargo siglé du logo gouvernemental, cela faisait un joli convoi. Georges s’émerveilla du clignotement de nos feux de position, qui transformait le soir de Crilon en une sorte de féerie. Nous montâmes tous, en formation dans le sifflement des turbines, jusqu’à sortir de l’atmosphère et retrouver le silence.
Là, un craquement dans la radio. La voix de Tordrem sur le canal commun.
— Les binômes un et deux ouvrent la route, je couvre les arrières avec le trois et le quatre !
C’était logique. Comme Georges était une major de promotion, nous étions le binôme numéro un. Je trouvais moins logique que le capitaine reste à l’arrière alors qu’il aurait dû être devant avec nous.
Et nous nous élançâmes.
Lorsque le cargo aurait atteint son point d’entrée en hyperespace, il activerait son hypermoteur, équipement dont nos chasseurs étaient dépourvus, et il disparaîtrait de nos écrans pour réapparaître ailleurs dans la galaxie, bien loin de nous. On pouvait imaginer qu’une autre escadrille l’attendait là-bas pour le prendre en charge. Il ne nous resterait alors qu’à rentrer à la base, le devoir accompli.
***
Nous fendions le silence depuis plusieurs heures, sans rien d’autre à signaler que le vide intersidéral qui s’offrait à nous. De nos positions, Georges et moi pouvions échanger des signes à travers les verrières de nos cockpits. Je décapsulai une canette et la soulevai à son attention. Elle ouvrit grand la bouche au point que ce fut comme si je l’avais entendue rire lorsqu’elle me montra la sienne. Elle me fit signe en montrant ses oreilles. Elle avait quelque chose à me dire sur notre canal de binôme. Je remis donc mes écouteurs.
— J’ai apporté un peu de musique pour égayer le voyage. J’ai là un enregistrement encore plus dur à trouver que des roupettes dans le slip de Tordrem. Tu veux entendre ?
Sûr qu’elle allait me balancer encore de sa musique classique. Peut-être même bien qu’elle allait se rouler une de ses cigarettes d’herbe à fumer dans la foulée. Évidemment, cela ne manqua pas. Une fois le feu mis à son joint, elle agita la main pour écarter la fumée et attirer mon attention.
— Tu es prêt ? Attention, c’est du lourd !
Lorsque la musique arriva dans mon casque, je vis Georges commencer à marquer le rythme avec enthousiasme dans son siège. Effectivement, c’était du lourd. Des coups de tambour… Il fallait dire « batterie », me reprit-elle… Une voix de femme plutôt enthousiaste avec une bonne dose d’excitation. Encore ces sons d’instruments à cordes, tendance grésillements. Et, au final, une ambiance plutôt joyeuse vu l’endroit où nous étions, si l’on considérait le vide glacial et l’obscurité qui entouraient nos cockpits respectifs.
— Et alors ? Toi qui as étudié cette langue ancienne, tu sais ce qu’elle raconte cette terreur ?
— Est-ce que tu vas te décider à me toucher ?
— Georges, déconne pas, ce n’est pas trop le moment…
Elle éclata de rire.
— Mais non grand bêta. C’est ce que dit la fille qui chante3.
Elle réfléchit un peu.
— Cependant, il n’y a peut-être pas que du faux là-dedans !
Elle fit accélérer son Marlin pour venir décrire une boucle facétieuse autour du mien avant de se remettre en position, comme si de rien n’était. Je la vis qui rigolait comme une petite folle dans sa carlingue.
— Georges du calme… Tu vas te faire repérer par Tordrem avec tes acrobaties.
Mais bien sûr, Tordrem avait l’œil, et sa voix ne tarda pas à résonner dans nos écouteurs.
— Georges, on n’est pas en train de faire une promenade de santé. Si je te vois encore faire l’imbécile, je te colle une semaine au sol et sans solde !
— Oui chef, bien chef, à vos ordres chef ! répondit la petite voix mutine, et un tantinet éraillée de Georges.
Il aurait fallu dire « capitaine » et non pas « chef ». Et une seule fois aurait suffi. Elle en faisait un peu trop, Georges. Et l’herbe à fumer n’y était pas pour rien. Tordrem n’apprécierait pas. On pouvait d’ores et déjà prévoir une bonne séance de remontage de bretelles pour notre retour sur Crilon. Mais ça ne serait pas avant que notre mission fut terminée.
***
Les voyants d’alarme radar se mirent à clignoter rageusement sur tous les tableaux de bord de l’escadrille. Nous avions de la visite !
Je dénombrai pas moins d’une vingtaine de points dans le périmètre de mon radar. En soi, cela n’était pas trop inquiétant si l’on pouvait compter sur la puissance de feu du cargo que nous escortions en plus de la nôtre. Par contre, deux au moins de nos adversaires étaient à bord de Vulcains V3. Il y avait également deux cargos avec les pirates, à l’évidence en prévision de conteneurs de marchandises à récupérer à la dérive après la destruction de notre protégé. Ces derniers points démontraient que nos assaillants s’étaient donné les moyens de leurs ambitions. Et ça, ce n’était pas rassurant.
— Il reste encore une heure avant le point d’hyperespace, s’écria Tordrem. Il faut protéger notre cargo coûte que coûte, et faire en sorte qu’il soit en mesure d’enclencher son hypermoteur le plus vite possible.
Cette information-là était parfaitement conforme aux consignes. Nous allions donc livrer bataille. Un premier problème fut qu’aucune autre consigne ne suivit. Le capitaine aurait dû donner à chacun des directives, une zone à protéger, une mission de diversion, une cible… Au lieu de cela, Tordrem s’était déjà positionné de l’autre côté du cargo, en position d’observation. On l’entendit pester.
— Mais pourquoi ne m’a-t-on donné qu’une escadrille ? Il va falloir mettre les bouchées doubles les gars !
C’était là sa seule consigne… mettre les bouchées doubles…
— Hé bien, avec ça on n’a pas le cul sorti des ronces ! Je vais vous traduire les consignes du capitaine, les amis : faut vous sortir les doigts du cul !
Autant dire que Georges était en pleine forme. Elle ne tarda pas à joindre les actes à la parole en s’élançant sus au premier cargo pirate qui s’approchait imprudemment. Je la suivis sans hésiter, et nous fondîmes tous deux sur le gros astronef, faisant cracher nos canons en continu. Il nous fallut employer toute notre puissance pour cela, ce qui interdisait à nos boucliers de fonctionner. Mais la surprise était avec nous et ce premier assaut transperça les défenses du cargo pirate. Quelques débris s’en échappèrent. Sûr qu’il en faudrait plus que ça pour le détruire, mais des éléments directionnels avaient été touchés. Ses difficultés à contrôler ses trajectoires en faisaient désormais un ennemi inoffensif.
— Bien joué Améon ! Nous formons le meilleur binôme ! Tu crois que les autres vont se décider à nous suivre ?
— Retournons vite auprès d’eux, je ne les imagine pas s’éloigner du cargo sans un ordre de Tordrem !
Une de nos camarades d’escadrille nous félicita chaudement dans la radio. Tordrem fut nettement moins spontané. Mais toute l’escadrille ayant assisté à notre raid, il ne put faire autrement que de se fendre d’une phrase de félicitations. Enfin, il se décida à donner des consignes.
— Les binômes un et deux, vous vous chargez du deuxième cargo pirate ! Les autres vous restez avec moi pour protéger notre cargo à nous !
Comment aurait-on pu espérer autre chose ? Nous allions devoir partir à l’assaut avec même pas la moitié de l’escadrille et trop loin pour être appuyés par nos équipiers.
— Capitaine, s’écria une voix dans la radio ! C’est toi qui as le chasseur le mieux armé. Ce ne serait pas du luxe si tu te joignais à nous pour l’assaut !
Pour une surprise, c’était une surprise. Notre camarade Kilim, du deuxième binôme, avait osé emmètre une suggestion. Tordrem coupa court à toute tentative de discussion.
— C’est ça, et comme ça, pendant que je serai en train de m’amuser avec vous, les Vulcains pourront s’en prendre à notre protégé. Vous êtes dans la police orbitale, les gars ! Vous devez obéir aux ordres. Point final !
Nous fûmes donc quatre chasseurs à partir sus à l’ennemi : Kilim et son équipier, Georges et moi. Avec un effet de surprise identique à celui de notre première attaque, nous aurions pu parvenir à isoler le deuxième cargo, et lui infliger des avaries significatives avant d’opérer un repli près des nôtres.
Mais il ne fallait plus y compter. Les conséquences de la mauvaise tactique imposée par Tordrem ne tardèrent pas à se manifester. Notre assaut fut un coup d’épée dans l’eau. Le cargo nous avait vus venir de loin, et avait eu tout le temps de porter ses boucliers à pleine puissance. De surcroît, ses tirs de canons nous empêchèrent d’approcher assez pour le menacer vraiment. L’effet principal de notre attaque avait été de nous éloigner de notre convoi et une dizaine de bandits se mirent à l’œuvre pour tenter de nous couper toute retraite.
Je ne sais comment Georges avait appris à faire ça, mais elle en abattit deux grâce à des manœuvres aussi vives qu’imprévisibles. Je parvins, pour ma part, à en amocher un troisième. Le coéquipier de Kilim, moins chanceux, fut contraint de s’éjecter avant que son Marlin ne se disloque. J’apprendrais un peu plus tard qu’il avait réussi à rallier notre cargo à bord de sa capsule de survie.
— Putain, Tordrem, on est pas assez nombreux et tu nous fais faire n’importe quoi !
Kilim s’emportait, mais il n’avait pas tort. Dans de telles circonstances, le mieux aurait été de rester au plus près de notre cargo, et de regrouper notre puissance défensive en espérant atteindre le point de passage en hyperespace avant que les pirates n’aient trouvé une faille. Une fois le cargo en sécurité de l’autre côté, il n’aurait plus été nécessaire de maintenir le combat. Certes, les pirates, frustrés de perdre leur proie, n’auraient pas manqué pas de profiter de leur avantage numérique pour s’en prendre à notre escadrille, mais la rapidité de nos Marlins nous ouvrait la voie d’une fuite facile.
Ma réflexion s’arrêta quand je réalisai que Tordrem pilotait non pas un Marlin, mais un Narval. Il avait fait des pieds et des mains pour en obtenir un, car c’était un chasseur mieux armé, plus confortable et plus valorisant que les Marlins des policiers ordinaires. Mais le Narval était un poil moins véloce. Cela suffisait à comprendre pourquoi Tordrem craignait de se retrouver à la traîne en cas de poursuite.
Sa voix gagnée par le stress résonna dans nos écouteurs :
— La meilleure des défenses c’est l’attaque ! On y va tous !
Il lança son narval à l’assaut pour montrer l’exemple et tous les Marlins s’élancèrent derrière lui, en bons soldats disciplinés. Je n’eus pas le temps de crier à Georges de ne pas les suivre. Elle était déjà partie avec le groupe et, en prime, me balança sur le canal de binôme un truc de sa musique classique bien propre à faire monter nos taux d’adrénaline4.
— Quand faut y aller, faut y aller ! cria-t-elle par-dessus la musique.
Il ne me restait qu’à suivre pendant que notre cargo fonçait de son mieux vers ses coordonnées de saut, et de salut.
Lorsque je m’élançai, je dépassai en trombe le Narval de Tordrem. Notre valeureux capitaine avait freiné et manœuvrait déjà pour retourner à proximité de notre cargo.
— Capitaine, qu’est-ce que tu fous ? Tu ne vas quand même pas nous refaire le coup du « allez-y, je vous couvre ».
— Notre mission est de protéger le cargo ! Il faut bien que quelqu’un s’y colle, répondit-il avec le ton résigné du supérieur qui assume ses responsabilités alors qu’il était entouré d’incapables !
— Tu n’es qu’un enfoiré de trouillard !
La dernière phrase m’avait échappé. Je pouvais être certain qu’il ne l’oublierait pas et saurait me réserver un coup à sa façon le moment venu. Mais que pouvait-il bien me faire de pire que ce qu’il était déjà en train de faire ?
L’urgence de l’instant était de prêter main-forte à mes camarades, et prioritairement à Georges. La bataille fut plus que désordonnée. Personne n’avait de réelle stratégie. Tout allait très certainement se jouer sur la technique de pilotage en espérant qu’elle prévale sur le nombre. Georges virevoltait dans tous les sens. Elle abattit trois ennemis, imposant également une avarie à l’un des deux vulcains. J’ajoutais pour ma part une étoile à mon tableau de chasse grâce à un tir bien senti. Malheureusement, nous perdîmes assez rapidement quatre des nôtres et un seul parvint à s’éjecter. Désormais à trois contre les pirates avec Kilim, nous étions plus que jamais en infériorité numérique.
Au loin, Tordrem escortait toujours consciencieusement notre cargo.
Un coup d’œil à mes instruments m’informa qu’il avait enfin atteint son point de saut en hyperespace. J’activais mon micro pour annoncer la nouvelle à mes camarades.
— Le cargo va faire son saut ! On a réussi, replions-nous vers Tordrem !
— À vos ordres « capitaine », me répondit Georges en riant, sachant pertinemment que Tordrem entendrait, et que cela ne lui ferait pas plaisir !
Il était plus que temps de rompre le combat. Nous étions beaucoup trop proches d’un des deux cargos pirates, et une dizaine de chasseurs se ruaient sur nous.
Notre camarade Kilim passa devant moi à toute bringue. J’attendis que Georges lui emboîte le pas pour partir derrière elle.
Elle ne passa jamais.
Sa musique s’était arrêtée brusquement. Un silence insupportable me transperça les tympans. Où était passée Georges ? Je scrutais l’espace tout autour de moi, cherchant en vain son Marlin. Je ne trouvai que des fragments de métal et de matériaux composites.
Mon ventre se noua. Ce n’était pas possible.
Une canette de Starwish même pas décapsulée dérivait devant moi. Elle ne pouvait que faire partie des débris de son chasseur. Son forfait accompli, le deuxième Vulcain Pirate prenait le large, sans un bruit. J’écrasais mon poing sur le tableau de bord.
— Putain, Georges, mais t’es où ?
Pas de réponse. Et pas la moindre capsule de survie en vue.
Pas si vite. Pas comme ça. Cela ne pouvait être. Je savais que son corps inerte et congelé dérivait déjà loin de moi, mais je refusais de le croire. Ça devait être un cauchemar. J’allais me réveiller.
Bordel, que l’espace était sombre. Putain, que cette solitude me nouait la gorge ! Et je ne l’avais jamais touchée, même pas embrassée.
***
Le cargo était passé en hyperespace. Sur ce point, notre mission était un succès. Tordrem serait à nouveau félicité et décoré. Nous étions trois rescapés à prendre le chemin du retour dans un total silence radio. Je dois peut-être remercier Kilim d’avoir survécu. Au regard haineux de Tordrem à travers sa verrière, je devinais qu’en l’absence de ce témoin gênant il n’aurait pas hésité à se débarrasser de moi, et du rapport que j’aurais pu établir.
***
Lorsque je fis coulisser ma verrière, le vent frais du matin de Crilon fouetta sans égard mon visage mouillé de larmes. À la force des bras, je m’extirpai de mon cockpit, et bondis sur le tarmac comme une bête furieuse.
Tordrem n’eut pas le temps de sortir de son beau Narval. Je l’en arrachai sans ménagement et, après avoir planté un coup de tête dans son regard effrayé, je le projetai au sol dans un grognement de rage. Le bruit du craquement de ses cartilages lorsqu’il se brisa le nez en tombant ne fit qu’amplifier ma colère. Je déchaînai mes coups, frappant encore et encore, me disant que ce n’était jamais assez, que la douleur que je lui infligerai ne pourrait compenser celle qu’il m’avait imposée. Sans certitude que cela suffirait à ma clémence, j’attendais que Tordrem me supplie d’arrêter.
Kilim n’intervint pas, pas plus que les assistants du sol qu’il retint par les bras.
Le visage de Tordrem n’était plus qu’une plaie lorsque, enfin, je l’entendis articuler quelque chose comme « pitié ».
C’est ainsi que j’ai quitté la police orbitale de Crilon.
***
Le roman Améon est disponible partout, ou en cliquant ici
1Le lecteur attentif aura noté ici l’hommage à Michel Audiard.
2Bande son : Killed By Death © Motorhead
3 Bande son : Do you wanna touch me © Joan Jett (covering Garry Glitter)
4 Bande son : Kill or be killed © Twisted Sisters